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Édition France ISSN 2026·0428 Revue indépendante
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Vol. XII N° 47 · 2026 Encyclopédie géopolitique
geopolô
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Nucléaire et territoire

Sites nucléaires iraniens : une chaîne industrielle dispersée et partiellement aveugle

Natanz enrichit, Fordow protège une capacité souterraine, Ispahan convertit et fabrique, Khondab porte la filière lourde, Téhéran produit des radio-isotopes et Bushehr fournit de l’électricité. Les frappes de 2025-2026 ont touché ces fonctions de manière très inégale.

Par Nasser Al-Sabri 10 juillet 2026 Lecture : 16 min de lecture Dossier : Iran
Carte fonctionnelle des sites nucléaires iraniens
Mots-clésNatanzFordowIspahanBushehr

Le programme nucléaire iranien n’est pas une usine unique que l’on pourrait arrêter en détruisant un bâtiment. Il forme une chaîne : extraction et concentration du minerai, conversion chimique, fabrication de centrifugeuses, enrichissement, production de combustible, recherche et électricité. Les fonctions sont réparties entre Natanz, Fordow, Ispahan, Khondab, Téhéran, Bushehr et d’autres lieux déclarés ou liés au cycle.

Cette géographie répond à deux logiques. La première est industrielle : chaque étape exige des équipements et des conditions différents. La seconde est stratégique : disperser, enterrer et dupliquer réduit la vulnérabilité. Les frappes de juin 2025 et de 2026 ont endommagé de nombreux sites, mais elles ont également interrompu l’accès de l’AIEA. L’état actuel doit donc être décrit fonction par fonction, en séparant constat, déclaration et incertitude.

Détruire une installation retire une capacité visible ; perdre l’inventaire retire la capacité de mesurer ce qui subsiste.

Analyse geopolô
Natanz

Le cœur industriel de l’enrichissement et de la recherche sur les centrifugeuses

Le complexe de Natanz abritait l’usine d’enrichissement de combustible, FEP, et l’installation pilote, PFEP. La première organisait des cascades de production ; la seconde testait des générations de centrifugeuses et produisait à différents niveaux. En septembre 2024, l’AIEA recensait à la FEP 36 cascades IR-1 installées, 31 IR-2m, 12 IR-4 et trois IR-6, avec un nombre variable effectivement alimenté.

Le site a subi des sabotages et pannes avant les guerres. Les frappes de juin 2025 ont affecté les deux installations contenant de la matière. Une nouvelle attaque aérienne et missile a touché Natanz le 1er mars 2026. L’autorité réglementaire iranienne a déclaré à l’AIEA qu’aucune hausse de radiation hors site ni dommage radiologique n’avait été signalé ; cette notification ne constitue pas un bilan des centrifugeuses.

Natanz reste important même si des halls sont détruits, car les techniciens, ateliers et projets de construction souterraine représentent une capacité de reconstitution. Un accord doit donc vérifier bâtiments, cascades, pièces détachées et matières, pas seulement la présence d’un toit.

Fordow

La profondeur géologique transforme une usine en assurance stratégique

Fordow se trouve près de Qom dans une installation profondément enfouie. Révélé en 2009, le site avait été conçu pour accueillir jusqu’à 2 976 centrifugeuses IR-1. Le JCPOA prévoyait qu’il devienne un centre de physique et de technologie, sans enrichissement ni matière pendant quinze ans, avec 1 044 IR-1 maintenues pour des usages convenus.

Après l’érosion de l’accord, l’Iran y a repris l’enrichissement et installé des IR-6 plus performantes. En septembre 2024, six cascades IR-1 et dix cascades IR-6 étaient installées selon l’AIEA, dont deux IR-6 alors en fonctionnement. La configuration a ensuite évolué avant les frappes.

Fordow a été touché lors de la campagne de juin 2025. L’AIEA le cite parmi les installations contenant de la matière affectées, sans pouvoir inspecter ensuite. Sa profondeur complique l’évaluation : cratères et entrées endommagées ne disent pas si les salles, alimentations et stocks sont détruits. Le site matérialise la stratégie de seuil : conserver une capacité que l’adversaire ne peut éliminer avec certitude.

Ispahan

Le carrefour chimique qui transforme l’uranium avant et après les centrifugeuses

Le Centre de technologie nucléaire d’Ispahan regroupe plusieurs étapes. L’installation de conversion transforme les composés d’uranium, notamment en UF6 nécessaire à l’enrichissement. Les unités de fabrication produisent du combustible et des plaques pour les réacteurs de recherche. Une installation convertit également l’UF6 enrichi en poudre d’oxyde.

GOV/2025/50 cite l’usine de conversion, l’usine de fabrication de combustible, l’installation de plaques et l’unité de poudre d’UO2 enrichi parmi les sites contenant de la matière touchés en juin. Cela signifie qu’une campagne contre l’enrichissement a aussi visé les maillons qui alimentent et utilisent les cascades.

La conversion est moins médiatisée que Fordow, mais elle conditionne l’autonomie. Sans UF6, une centrifugeuse ne produit rien ; sans reconversion, la matière enrichie ne devient ni combustible ni métal. Les stocks intermédiaires et équipements d’Ispahan sont donc essentiels à tout inventaire.

Khondab

Le réacteur à eau lourde modifié pour réduire la production de plutonium

L’ancien projet IR-40 à Arak, rebaptisé Khondab, devait utiliser de l’eau lourde et de l’uranium naturel. Sa conception initiale soulevait des inquiétudes parce que le combustible irradié aurait pu produire du plutonium récupérable par retraitement. Le JCPOA prévoyait une refonte du cœur avec une coopération internationale et l’absence de retraitement.

Le cœur original a été rendu inutilisable dans le cadre de l’accord. Le nouveau réacteur restait en construction. L’AIEA précise qu’il ne contenait pas de matière nucléaire lorsqu’il a été affecté par les frappes de 2025. Le risque radiologique immédiat était donc différent de celui d’un réacteur en service.

Khondab montre que le programme ne se limite pas à l’uranium. Une voie au plutonium exige réacteur, irradiation, refroidissement et retraitement. L’Iran ne dispose pas d’une usine de retraitement déclarée ; surveiller les plans et le combustible reste néanmoins nécessaire.

Téhéran

Un réacteur de recherche à usage médical devenu argument d’enrichissement

Le réacteur de recherche de Téhéran, d’une puissance de cinq mégawatts, fonctionne depuis la fin des années 1960. Converti dans les années 1990, il utilise un combustible enrichi autour de 20 % et sert notamment à la recherche et à la production de radio-isotopes médicaux.

La difficulté d’obtenir du combustible a nourri en 2009-2010 une négociation d’échange et la décision iranienne de produire de l’uranium à 20 %. Un besoin civil réel a ainsi ouvert une capacité plus sensible. Ispahan a ensuite développé la fabrication de plaques.

Le réacteur ne doit pas être confondu avec une centrale électrique ni avec une usine d’enrichissement. Il illustre cependant la continuité du cycle : un usage médical peut justifier un niveau de matière qui réduit le travail restant vers des teneurs supérieures.

Bushehr

La centrale civile la plus identifiable et le site au risque radiologique le plus élevé

Bushehr-1 est l’unique réacteur de puissance iranien en exploitation. L’AIEA indique qu’il a commencé sa production commerciale en 2013 et représentait environ 1,7 % de l’électricité nationale en 2023. Son modèle est russe et son combustible est fourni dans un cadre de coopération, ce qui réduit le besoin d’un enrichissement national pour cette centrale.

Après juin 2025, Bushehr était le seul site sauvegardé auquel l’AIEA conservait un accès. Le 27 mars 2026, un projectile a frappé son enceinte selon l’autorité iranienne ; celle-ci n’a signalé ni dommage, ni blessé, ni changement de fonctionnement. Parce qu’un réacteur en service contient une grande quantité de matière et de produits de fission, une atteinte grave présenterait un risque régional sans rapport avec celui d’un hall de centrifugeuses vide.

Bushehr-2 est en construction depuis septembre 2019, avec une capacité nette de référence de 974 mégawatts selon la base PRIS mise à jour en juillet 2026. La guerre peut retarder le chantier et renforcer la dépendance à la Russie pour la technologie, le combustible et la sûreté.

Les sites non résolus

Un lieu non déclaré n’est pas nécessairement une usine secrète

L’AIEA a enquêté sur des traces d’uranium anthropique à Turquzabad, Varamin et Marivan, ainsi que sur Lavisan-Shian dans l’histoire du programme. Le rapport de juin 2025 concluait que des matières ou activités avaient existé sur plusieurs emplacements non déclarés et que certaines questions restaient sans réponse satisfaisante.

Une particule ne prouve pas qu’un site soit une installation de production opérationnelle. Elle indique qu’une matière a été présente ou transportée et exige une explication comptable. Le vocabulaire importe : « site suspect », « emplacement non déclaré » et « usine clandestine » ne sont pas interchangeables.

Après les frappes, les transferts de matière vers des lieux de protection doivent être déclarés au titre des garanties. Sans accès, l’Agence ne peut distinguer rapidement relocalisation de sécurité, perte accidentelle et dissimulation. C’est la raison pour laquelle la reprise des inspections doit couvrir la chaîne et pas seulement les coordonnées déjà connues.

La reconstruction

Trois inventaires pour retrouver une image fiable

Le premier inventaire est matériel : cylindres, poudres, combustible et déchets, avec masse et teneur. Le deuxième est industriel : centrifugeuses, rotors, lignes de conversion et alimentation. Le troisième est documentaire : registres, vidéos, scellés et informations de conception antérieures.

Ces inventaires doivent être rapprochés. Une masse manquante peut résulter d’une mesure, d’un dommage ou d’un transfert ; une machine détruite peut être remplacée ; un registre sans accès n’est pas une vérification. Des prélèvements environnementaux aideraient à reconstituer les opérations même après nettoyage.

La géographie future sera probablement encore plus souterraine et dispersée si aucun accord n’offre une sécurité. À l’inverse, une surveillance crédible peut permettre de concentrer certaines activités déclarées et d’abandonner la logique du sanctuaire. La carte est donc le produit de la stratégie autant que de la géologie.

Réponse à la problématique

Les sites iraniens remplissent des fonctions complémentaires : Natanz et Fordow enrichissent, Ispahan convertit et fabrique, Khondab porte la filière lourde, Téhéran la recherche et Bushehr l’électricité. Les frappes ont endommagé plusieurs maillons sans fournir un bilan vérifiable. La priorité n’est pas de déclarer la carte détruite, mais de reconstruire l’inventaire qui relie chaque lieu, chaque matière et chaque équipement.

Sources principales

Rapports de référence

Les informations radiologiques de mars 2026 ont été notifiées par l’autorité iranienne à l’AIEA ; elles ne constituent pas une inspection indépendante des dommages militaires.

À lire ensuite

Prolonger l’analyse : revenir au fonctionnement de l’enrichissement, puis aux termes de l’accord.

Nasser AL SABRI
Nasser AL SABRI
Journaliste indépendant

Analyste en géopolitique, anthropologie politique et relations internationales.