La relation irano-américaine ne se résume ni à une hostilité idéologique, ni à un simple contentieux nucléaire. Elle est structurée par un dilemme de sécurité : les mesures que chaque camp présente comme défensives sont interprétées par l’autre comme la préparation d’une attaque ou d’un changement de régime. Washington maintient des forces, des bases et des alliances régionales pour protéger la navigation et ses partenaires ; Téhéran y voit une capacité d’encerclement. L’Iran développe missiles, drones et organisations armées partenaires pour dissuader une intervention ; les États-Unis y voient un réseau offensif qui menace leurs soldats et leurs alliés.
La guerre déclenchée le 28 février 2026 n’a pas créé ce mécanisme ; elle en a montré l’aboutissement. Après trente-huit jours de combats majeurs revendiqués par le commandement central américain, des cessez-le-feu temporaires et de nouveaux affrontements, le mémorandum signé le 17 juin a ouvert une négociation sur le nucléaire et la circulation dans le détroit d’Ormuz. Au 17 août 2026, il ne constitue pas un traité de paix. Sa fragilité tient à la même question que les négociations précédentes : comment échanger des restrictions vérifiables contre un allègement durable de la coercition lorsque chaque partie doute que l’autre respectera l’accord après un changement politique ?
Le conflit dure parce que les deux capitales négocient des comportements, alors que leur peur fondamentale concerne les intentions à long terme de l’autre.
Analyse geopolô1953 et 1979 produisent deux récits incompatibles de la menace
Dans le récit politique iranien, le renversement du Premier ministre Mohammad Mossadegh en 1953 avec l’appui des services américain et britannique démontre que Washington accepte la souveraineté iranienne seulement lorsqu’elle sert ses intérêts. Le soutien apporté ensuite au chah, puis à l’Irak de Saddam Hussein pendant la guerre Iran–Irak, a consolidé cette lecture. La destruction du vol civil Iran Air 655 par le croiseur américain USS Vincennes en juillet 1988, qui fit 290 morts, reste un symbole de l’impunité américaine dans la mémoire iranienne.
Le récit américain commence surtout avec la prise de l’ambassade à Téhéran en 1979 et la détention de cinquante-deux otages pendant 444 jours. Il se prolonge par les attentats et prises d’otages attribués à des organisations soutenues par l’Iran, les attaques contre des forces américaines en Irak, le programme de missiles et les menaces contre Israël. Dans cette perspective, l’idéologie de la République islamique n’est pas un habillage : elle légitime une stratégie durable d’expulsion de la présence américaine du Moyen-Orient.
Ces mémoires sont sélectives, mais politiquement efficaces. Elles permettent à chaque camp de présenter ses propres opérations comme des réponses. Elles réduisent également l’espace des dirigeants favorables à un compromis : toute concession peut être décrite comme une naïveté face à un adversaire qui a déjà trompé ou attaqué. Le problème n’est donc pas seulement l’absence de confiance personnelle ; c’est l’existence d’institutions, de sanctions et de doctrines bâties pour fonctionner sans confiance.
Le JCPOA a prouvé qu’un accord technique était possible, puis qu’il pouvait être politiquement réversible
Le Plan d’action global commun de 2015 a limité l’enrichissement, les stocks d’uranium et le nombre de centrifugeuses, tout en organisant des inspections renforcées de l’Agence internationale de l’énergie atomique. En échange, les sanctions liées au nucléaire devaient être levées. L’accord ne réglait ni les missiles, ni les activités régionales iraniennes, ni les sanctions américaines fondées sur d’autres motifs. Cette étroitesse était une faiblesse pour ses opposants, mais aussi la condition qui avait permis sa conclusion.
Le retrait américain de 2018 a modifié le calcul iranien. Même après avoir respecté pendant un temps les plafonds vérifiés par l’AIEA, Téhéran n’a pas reçu les bénéfices économiques attendus, car les entreprises craignaient les sanctions américaines. L’Iran a ensuite réduit progressivement ses engagements et accru l’enrichissement. Le résultat a renforcé deux arguments opposés : à Washington, celui selon lequel l’accord était temporaire et insuffisant ; à Téhéran, celui selon lequel une concession vérifiable n’offre aucune garantie contre le retour de la pression.
Les attaques de juin 2025 contre plusieurs installations nucléaires, auxquelles les États-Unis ont participé, puis les frappes de 2026 ont encore dégradé la connaissance de l’AIEA. Son rapport de septembre 2025 indiquait que les inspecteurs n’avaient plus accès aux installations sous garanties, à l’exception de Bouchehr, et que la continuité de connaissance sur les matières avait été perdue. Détruire des bâtiments peut ralentir un programme ; perdre la visibilité sur les stocks et les compétences peut rendre l’intention future plus difficile à évaluer.
Les sanctions diminuent les ressources sans dicter l’ordre des priorités iraniennes
La stratégie américaine de « pression maximale » vise à réduire les recettes pétrolières, isoler les banques et augmenter le coût du financement militaire. En février 2025, Washington a relancé cet objectif en annonçant vouloir ramener les exportations de pétrole iranien à zéro. Le Trésor a depuis multiplié les désignations de navires, courtiers, terminaux et raffineries, notamment en Chine. Ces mesures compliquent les transactions, imposent des rabais et obligent l’Iran à utiliser davantage d’intermédiaires.
La coercition économique se heurte toutefois à un problème d’allocation. Un État sous pression ne répartit pas nécessairement la pénurie comme le souhaiterait celui qui sanctionne. Le régime peut protéger les budgets sécuritaires, transférer le coût vers les ménages, imposer des contrôles et développer un commerce clandestin. Les sanctions affaiblissent la croissance et la monnaie ; elles ne garantissent pas que Téhéran abandonnera en premier les instruments qu’il considère nécessaires à sa survie.
Les sanctions ont aussi créé des bénéficiaires internes : acteurs capables d’obtenir des licences, d’accéder aux devises ou d’organiser les circuits opaques. La levée des restrictions menace certaines rentes autant qu’elle ouvre des perspectives économiques. Cette économie politique explique pourquoi l’effet de la pression ne peut être calculé uniquement en dollars perdus.
Le mémorandum de juin 2026 suspend l’escalade sans résoudre le problème de garantie
Dans une lettre au Conseil de sécurité, Washington a indiqué avoir commencé des opérations de combat le 28 février 2026, en coopération avec Israël, en invoquant la légitime défense, la protection des forces américaines, la liberté de navigation et la sécurité de ses partenaires. L’Iran a contesté cette justification et présenté les frappes comme une agression. Le désaccord juridique et politique importe : un cessez-le-feu peut arrêter les tirs sans produire une interprétation commune de la guerre.
Le mémorandum du 17 juin prévoit, selon les débats du Conseil de sécurité, une cessation des hostilités, la réouverture d’Ormuz et des négociations destinées à aboutir à un accord de non-prolifération. De nouveaux affrontements à la fin de juin ont montré que les chaînes de commandement, les incidents maritimes ou une mauvaise attribution pouvaient faire dérailler le processus. L’ONU appelait encore le 2 juillet à la retenue maximale.
Pour être durable, un arrangement doit répondre à quatre problèmes distincts. Il faut localiser et surveiller les matières nucléaires ; définir les capacités d’enrichissement autorisées ; organiser une levée de sanctions qui produise des effets économiques observables ; et créer un mécanisme de traitement des incidents régionaux. Un texte centré uniquement sur les centrifugeuses laisserait intacte la dynamique militaire. Un grand accord couvrant tous les sujets serait, à l’inverse, probablement trop complexe pour être négocié rapidement.
Aucun président ne contrôle seul les acteurs capables de provoquer une crise
Aux États-Unis, le Congrès, les sanctions inscrites dans la loi, les alliances régionales et les alternances présidentielles limitent la capacité de promettre une normalisation durable. En Iran, le président et le ministère des Affaires étrangères ne contrôlent ni le Guide, ni les Gardiens de la révolution, ni tous les réseaux partenaires. Une négociation peut donc être affaiblie par des acteurs qui n’en supportent pas directement le coût diplomatique.
Israël et les monarchies du Golfe influencent également le calcul américain. Washington ne négocie pas dans un vide bilatéral : il doit rassurer des partenaires qui craignent qu’un accord nucléaire libère des ressources iraniennes sans réduire les missiles ou les réseaux armés. Téhéran considère au contraire que l’abandon de ces leviers le laisserait exposé à des adversaires dotés d’aviations modernes et soutenus par les États-Unis.
Une stabilisation réaliste sera donc graduelle. Elle peut combiner inspections, plafonds techniques, allègements économiques séquencés, canaux militaires de déconfliction et médiation du Qatar ou d’Oman. Ce modèle n’exige pas une confiance préalable ; il exige des mesures dont la violation est détectable et dont la réciprocité est assez rapide pour que chaque camp puisse défendre l’accord devant son propre système politique.
La coercition n’a pas produit de nouvel équilibre parce qu’elle a réduit des capacités sans modifier la peur centrale de chaque camp. Les États-Unis veulent empêcher une puissance nucléaire et protéger leur ordre régional ; l’Iran veut rendre trop coûteuse toute tentative de changement de régime. Après la guerre de 2026, un compromis reste possible, mais il devra être construit comme un système de vérification et de réciprocité, non comme une conversion politique de l’adversaire.
Documents de référence
- Conseil de sécurité, S/2026/161 — lettre américaine sur le début des opérations.
- Nations unies — état du cessez-le-feu, 2 juillet 2026.
- Conseil de sécurité — débat sur le nucléaire iranien et le mémorandum du 17 juin.
- AIEA, GOV/2025/50 — vérification après les attaques de juin 2025.
- Trésor américain — reprise de la pression maximale, 24 février 2025.
- Office of the Historian — documents américains sur l’Iran, 1952-1954.
Les bilans militaires sont attribués aux autorités qui les publient. L’accès indépendant aux sites frappés et aux stocks nucléaires demeure incomplet.
Prolonger l’analyse : distinguer la relation politique étudiée ici du bilan opérationnel de la guerre Iran–États-Unis de 2026.
