Le 28 février 2026, les États-Unis et Israël ont lancé une campagne qui a tué le Guide Ali Khamenei et plusieurs chefs politiques et militaires. Une lecture mécanique prédisait alors une rupture : supprimer le sommet devait désorganiser l’appareil, encourager la rue et ouvrir une transition. Six mois plus tard, la République islamique existe toujours. L’Assemblée des experts a choisi Mojtaba Khamenei, les commandements ont été remplacés, l’administration a continué de fonctionner et la direction a négocié un cadre de cessez-le-feu annoncé en juin.
Cette survie ne signifie ni victoire militaire ni stabilité sociale. Le régime a perdu des responsables, des infrastructures, des revenus et une partie de sa stratégie régionale. Il a réprimé les manifestations de janvier et durci le contrôle durant la guerre. Le véritable débat oppose donc trois trajectoires : effondrement de l’État, transition négociée ou transformation interne de la République islamique autour des appareils de sécurité. Pour les distinguer, il faut observer des mécanismes concrets plutôt que l’intensité des bombardements.
Un régime peut survivre à la perte de ses dirigeants tout en changeant de nature. La continuité du nom ne garantit pas la continuité de l’équilibre interne.
Analyse geopolôLa chute exige la rupture simultanée de plusieurs chaînes
La mort d’un chef ne provoque un effondrement que si les ordres cessent d’être exécutés, si les forces se divisent, si les administrations ne paient plus les agents et si une alternative est capable d’occuper l’espace. En mars 2026, aucune défection majeure du sommet n’avait été rendue publique. Les Gardiens, l’armée et la police ont poursuivi leurs missions malgré les pertes. Brookings soulignait alors cette cohésion résiduelle comme le principal argument en faveur de la survie.
L’Iran possède des institutions anciennes, 31 administrations provinciales, une fiscalité, une banque centrale, des entreprises publiques et une population de plus de 90 millions d’habitants. Détruire des quartiers généraux n’abolit pas cette profondeur. La Constitution prévoit même un conseil provisoire lorsque le poste de Guide devient vacant, ce qui a réduit le vide juridique avant le choix d’un successeur.
La désorganisation restait possible : les frappes pouvaient interrompre les communications, créer des commandements concurrents ou empêcher la distribution de carburant. Mais l’appareil avait préparé des remplaçants et dispersé certaines fonctions. La persistance des tirs et du contrôle intérieur a montré une capacité de délégation, sans prouver que toutes les unités demeuraient intactes.
Le compromis autour de Mojtaba a évité la guerre de succession
L’Assemblée des experts a annoncé le nouveau Guide le 8 mars, huit jours après la mort d’Ali Khamenei. Le choix de son fils a suscité une critique dynastique évidente pour un régime né contre une monarchie. Il offrait toutefois aux bureaux du Guide, aux religieux et aux Gardiens un interlocuteur familier, capable de préserver les dossiers et les réseaux pendant le conflit.
Une coalition de survie n’implique pas une unité profonde. Les forces veulent reconstruire les missiles et la défense aérienne ; le gouvernement de Masoud Pezeshkian doit restaurer les services et stabiliser la monnaie ; les conservateurs redoutent qu’une négociation n’affaiblisse la dissuasion. Tant que ces acteurs jugent leur sécurité mieux protégée à l’intérieur du système, ils ont intérêt à différer leurs rivalités.
Le moment dangereux viendra avec la répartition des coûts. Des promotions, contrats ou concessions diplomatiques peuvent créer des perdants. Les indicateurs d’une fracture seraient des révocations en série, des ordres contradictoires, des commandants provinciaux refusant le centre ou des transferts de capitaux révélant que les élites ne croient plus à la continuité.
Le mécontentement massif ne fournit pas automatiquement une direction de remplacement
Les manifestations commencées le 28 décembre 2025 après une chute brutale du rial ont touché les 31 provinces selon la mission d’enquête des Nations unies citée par Amnesty International. Elles sont parties des commerçants du bazar de Téhéran avant de porter des revendications de changement politique. La répression de janvier a été extrêmement meurtrière ; l’ONU a dénoncé l’usage excessif de la force et demandé le rétablissement des communications.
Cette mobilisation a révélé une profondeur nationale, mais la clandestinité, les arrestations et la coupure d’Internet ont empêché la création d’un centre durable. Les courants de la diaspora — monarchistes, républicains, groupes ethniques, gauche et Moudjahidines du peuple — ne partagent ni une organisation ni un programme de transition. À l’intérieur, syndicats, étudiants, femmes et minorités disposent de réseaux sociaux réels, rarement d’une chaîne nationale capable de gérer l’État.
La guerre a encore compliqué la convergence. Un citoyen hostile au régime peut aussi rejeter les frappes étrangères, craindre la fragmentation du pays ou privilégier la sécurité de sa famille. Le nationalisme suspend alors la protestation sans transformer le rejet du pouvoir en adhésion. Miser sur un soulèvement déclenché par les bombes confond vulnérabilité du régime et volonté de combattre sous attaque.
La transformation la plus visible est le déplacement vers les appareils de sécurité
Les Gardiens ont fourni la continuité opérationnelle, sécurisé la succession et gardé le contrôle des missiles, du renseignement et des réseaux territoriaux. Plusieurs anciens officiers occupent également des fonctions civiles. Après la perte de cadres, ceux qui savent quelles capacités subsistent disposent d’une information indispensable au nouveau Guide et au gouvernement.
Le Quincy Institute estime que la guerre peut déplacer le centre effectif du pouvoir du clergé vers le militaire. Ce scénario ne suppose pas un coup d’État déclaré. Le Guide conserve la légitimité religieuse et les nominations, tandis que les commandants gagnent un veto pratique sur les négociations, les budgets et la reconstruction. La République islamique garderait ses institutions en devenant plus collégiale et sécuritaire.
Cette militarisation possède une limite économique. Les Gardiens peuvent imposer l’ordre et attribuer des contrats, mais ils ne peuvent seuls restaurer les investissements, l’accès bancaire et la confiance des ménages. Plus ils absorbent l’État, plus ils héritent de la responsabilité des pénuries et de l’inflation. La survie peut donc exiger une division du travail avec le gouvernement élu.
Le régime peut réprimer une crise ; il ne peut durablement administrer l’appauvrissement sans adaptation
Les manifestations de décembre sont nées d’un choc monétaire sur une économie déjà affectée par les sanctions, l’inflation, les pénuries d’eau et les coupures d’électricité. La guerre a ajouté la destruction, le coût militaire et les perturbations d’Ormuz. Le régime conserve des revenus pétroliers et des circuits de contournement, mais chaque transaction exige davantage d’intermédiaires et nourrit les rentes.
Le cadre annoncé par l’ONU en juin associait cessez-le-feu, réouverture du détroit et négociations supplémentaires. S’il se traduit par des exportations, des licences et une reprise des inspections, le pouvoir peut acheter du temps et rééquilibrer le budget. Si les avantages restent symboliques, les attentes créées par l’accalmie se retourneront contre lui.
La transformation politique dépend donc de choix matériels : qui reçoit les contrats de reconstruction, quelle part revient à la défense, quelles provinces sont desservies et quels ménages sont indemnisés. Une ouverture limitée au profit des réseaux du régime renforcerait la coalition tout en aggravant l’inégalité. Une réforme plus transparente pourrait élargir le soutien, mais menacerait les acteurs qui vivent de l’opacité.
Les frappes peuvent affaiblir les capacités et renforcer la logique de siège
Chatham House a critiqué en juillet 2026 l’hypothèse selon laquelle la pression militaire provoquerait mécaniquement capitulation ou effondrement. L’attaque permet au régime de présenter la dissidence comme un risque de collaboration et de justifier des mesures exceptionnelles. Amnesty International rapporte plus de 6 000 arrestations depuis le 28 février et une coupure d’Internet ayant duré 88 jours avant un rétablissement partiel le 26 mai.
Ces chiffres proviennent d’une organisation de défense des droits humains et de déclarations officielles qu’elle recoupe ; l’accès indépendant demeure difficile. Ils montrent néanmoins comment la guerre élargit la catégorie de menace : journalistes, avocats, utilisateurs de réseaux et minorités peuvent être poursuivis sous des qualifications liées à l’espionnage ou à la propagande.
L’affaiblissement militaire et le durcissement intérieur peuvent donc avancer ensemble. Une campagne extérieure détruit des actifs réels, mais réduit l’espace de la transition civile en renforçant ceux qui contrôlent la coercition. À l’inverse, des garanties de sécurité et un processus vérifiable peuvent créer une concurrence entre efficacité économique et économie de guerre.
Quatre indicateurs distinguent transition, militarisation et implosion
Une transition négociée apparaîtrait par la libération de détenus, l’élargissement électoral, un accord sur les inspections et l’entrée de forces sociales dans les décisions. Une militarisation durable se lirait dans les nominations d’anciens officiers, les budgets et les contrats attribués aux entités du Corps. Une simple restauration reproduirait les équilibres antérieurs avec un nouveau Guide.
L’implosion serait différente : défections armées, administrations provinciales en rupture, incapacité à payer ou coalition d’opposition dotée d’un commandement et d’un projet constitutionnel. Aucun de ces seuils n’était atteint à l’été 2026, même si les facteurs de crise restaient présents. La chute est un processus observable, pas un adjectif appliqué à un régime affaibli.
Le scénario dominant est donc une transformation conflictuelle : le système survit, se militarise et négocie pour obtenir des ressources. Sa durée dépendra de sa capacité à convertir la survie militaire en amélioration sociale. Sans ce passage, il peut repousser l’effondrement tout en accumulant les causes de la prochaine crise.
La guerre n’a pas fait tomber la République islamique parce que ses institutions, ses forces et son administration ont continué à exécuter les décisions, tandis qu’aucune alternative unifiée ne pouvait prendre leur place. Elle a néanmoins déplacé le pouvoir vers les appareils sécuritaires. Le risque central n’est plus une chute instantanée, mais une mutation autoritaire qui préserve l’État au prix d’un conflit croissant avec sa société.
Analyses et documents
- Brookings — Can Iran’s regime survive the war?, mars 2026.
- Chatham House — The wishful thinking behind the war with Iran, juillet 2026.
- Quincy Institute — déplacement possible du pouvoir vers les militaires, avril 2026.
- Constitution iranienne, notamment l’article 111.
- Nations unies — déclaration sur les manifestations, 11 janvier 2026.
- Amnesty International — répression sous couvert de guerre, mai 2026.
- Nations unies — cadre de cessez-le-feu, juin 2026.
Prolonger l’analyse : examiner la succession au sommet, puis le rôle institutionnel des Gardiens de la révolution.
