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Édition France ISSN 2026·0428 Revue indépendante
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Vol. XII N° 47 · 2026 Encyclopédie géopolitique
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Société et contestation

Manifestations en Iran : de la crise du rial à la répression de guerre

Partie du bazar de Téhéran le 28 décembre 2025, la contestation a gagné les 31 provinces et visé le système politique. Les massacres de janvier, la coupure d’Internet puis la guerre ont brisé les rassemblements, pas leurs causes.

Par Nasser Al-Sabri 10 juillet 2026 Lecture : 16 min de lecture Dossier : Iran
Manifestations et contestation sociale en Iran
Mots-clésmanifestationsrialrépressionInternet

La vague de protestation qui a commencé le 28 décembre 2025 ne reproduit exactement ni le mouvement « Femme, Vie, Liberté » de 2022, ni la révolte contre la hausse du carburant de novembre 2019. Son point de départ fut économique : une chute brutale du rial, l’inflation, les pénuries d’eau et d’électricité et la fermeture de commerces au Grand Bazar de Téhéran. En quelques jours, les slogans ont dépassé le coût de la vie pour contester la République islamique elle-même.

Selon Amnesty International, qui cite la mission internationale indépendante des Nations unies, les manifestations ont atteint les 31 provinces. Les forces de sécurité ont répondu par des tirs, des arrestations et une militarisation des villes ; l’accès à Internet a été coupé à partir du 8 janvier. Après les 8 et 9 janvier, les grands rassemblements ont diminué. Ce recul mesure l’efficacité coercitive de l’État, non la disparition des griefs.

Une rue vide après une répression massive ne prouve pas le consentement. Elle montre d’abord que le coût individuel de la coordination est devenu insoutenable.

Analyse geopolô
Le déclencheur

Le rial a relié la politique nationale au prix payé chaque jour

La monnaie fonctionne comme un indicateur immédiat de confiance. Sa dépréciation renchérit les produits importés, les médicaments, les composants et l’épargne en devises. Pour les commerçants, elle rend les stocks impossibles à valoriser : vendre aujourd’hui peut empêcher de racheter demain. La fermeture du bazar fut donc à la fois une décision économique et un signal politique.

Le choc monétaire s’est ajouté aux coupures d’électricité, aux pénuries d’eau et à la dégradation environnementale. Amnesty décrit des fermetures d’écoles et d’entreprises en 2025 ainsi que des inégalités plus fortes dans les régions kurdes et baloutches. Ces problèmes rendent insuffisante une réponse limitée au taux de change : ils mettent en cause les investissements, la gestion publique et la priorité donnée aux secteurs sécuritaires.

Le passage du mécontentement économique aux slogans de rupture tient à l’expérience accumulée. Les Iraniens ont déjà vu des cycles de promesses, de sanctions et de répression. Lorsqu’ils ne croient plus qu’un changement de gouvernement puisse modifier les choix fondamentaux, une revendication sur le revenu devient une question de régime.

La diffusion

Une mobilisation nationale faite de colères locales différentes

Le mouvement s’est diffusé de la capitale vers des villes de tailles variées. Amnesty et Human Rights Watch documentaient dès le 8 janvier au moins 28 morts parmi manifestants et passants dans 13 villes et huit provinces pour la période du 31 décembre au 3 janvier. Le bilan s’est ensuite fortement aggravé, mais la coupure des communications a rendu toute estimation indépendante particulièrement difficile.

L’extension territoriale ne signifie pas uniformité. À Téhéran, les commerçants et étudiants ont leurs réseaux ; dans les régions kurdes et baloutches, la contestation s’articule à des discriminations et à une présence sécuritaire anciennes ; dans les villes industrielles, salaires et retraites dominent. La force du mouvement vient de la convergence des refus, tandis que sa faiblesse réside dans l’absence d’une structure commune.

Les slogans nationaux créent un langage partagé, mais ne résolvent pas les désaccords sur la forme d’un futur État, la place de la religion, l’autonomie locale ou la politique étrangère. Une coalition de rue peut renverser la peur plus vite qu’elle ne construit une coalition de gouvernement.

La répression

Les 8 et 9 janvier ont transformé une mobilisation en problème de survie

Amnesty International affirme, à partir de vidéos vérifiées et de témoignages, que des membres des Gardiens, du Basij, de la police et des agents en civil ont utilisé fusils et armes tirant des projectiles métalliques, souvent en visant la tête ou le torse. L’organisation qualifie janvier 2026 de période de répression la plus meurtrière documentée en Iran depuis des décennies et évoque des morts par milliers.

Les chiffres exacts restent disputés parce que les autorités n’ont pas fourni un bilan exhaustif vérifiable et que l’accès au terrain était fermé. Il faut donc distinguer les minima documentés, les estimations des organisations et les versions officielles. Le secrétaire général de l’ONU déclarait le 11 janvier être choqué par les informations faisant état d’un usage excessif de la force, de dizaines de morts et de nombreux blessés, tout en demandant le rétablissement des communications.

L’objectif coercitif n’était pas seulement de disperser. Les couvre-feux, patrouilles armées, arrestations et poursuites ont augmenté le risque pour toute personne susceptible d’organiser la reprise. En ciblant les relais, l’État cherche à empêcher le passage de l’indignation spontanée à une structure durable.

Le verrou numérique

Couper Internet modifie la vitesse, la preuve et la géographie du mouvement

À partir du 8 janvier, la coupure a empêché les manifestants de localiser les rassemblements, de vérifier les arrestations et de transmettre des images. Elle a aussi isolé les familles et perturbé paiements, commerce et services. La mesure punit donc l’économie entière pour réduire la capacité de coordination d’une minorité active.

Les réseaux privés, les cartes SIM étrangères et les terminaux satellitaires offrent des contournements, mais leur accès est inégal et peut devenir une preuve à charge. Après le début de la guerre du 28 février, les autorités ont associé certaines communications à l’espionnage. Amnesty rapporte une coupure de 88 jours et un rétablissement restreint le 26 mai, ainsi que des poursuites liées à la possession ou à l’usage de Starlink.

Le blackout produit aussi une bataille documentaire. Les autorités peuvent nier ou différer les événements ; les opposants peuvent diffuser des chiffres impossibles à contrôler ; les médias étrangers dépendent de fragments. Une analyse responsable doit préciser l’origine de chaque donnée au lieu de transformer l’incertitude en certitude partisane.

L’absence de direction

Le mouvement possède des symboles, mais pas de commandement reconnu

La contestation iranienne est fortement décentralisée. Cette forme la protège contre l’arrestation d’un chef unique et permet l’initiative locale. Elle complique les négociations, la définition d’étapes communes et la réponse aux questions de sécurité. Qui appelle à la grève, qui parle au nom des manifestants et qui garantit les minorités en cas de transition restent sans réponse consensuelle.

La diaspora dispose de médias, d’argent et de personnalités visibles, mais sa distance nourrit la méfiance. Les monarchistes autour de Reza Pahlavi, les républicains, les groupes de gauche, les organisations ethniques et les Moudjahidines du peuple défendent des histoires incompatibles. À l’intérieur, beaucoup de militants refusent qu’un acteur extérieur transforme leur mobilisation en mandat automatique.

L’opposition peut gagner en cohérence sans effacer ses différences : accord minimal sur les droits, administration provisoire, intégrité territoriale, contrôle civil de la force et calendrier constituant. En l’absence d’un tel cadre, les agents de l’État craignent le vide et restent plus susceptibles d’obéir, même s’ils désapprouvent la direction.

L’effet de la guerre

L’attaque extérieure a durci l’État et brouillé la frontière entre opposition et collaboration

La campagne américaine et israélienne du 28 février a tué Ali Khamenei et plusieurs dirigeants, mais elle n’a pas déclenché une nouvelle insurrection nationale capable de renverser l’appareil. La population sortait d’une répression massive. Les bombardements, déplacements et pénuries ont redirigé les priorités vers la survie familiale.

Le gouvernement a utilisé les « conditions de guerre » pour élargir les arrestations. Amnesty rapporte plus de 6 000 arrestations arbitraires depuis le début de la campagne ; le chef de la police a déclaré le 17 mai que plus de 6 500 « traîtres et espions » avaient été arrêtés. Les catégories officielles couvrent des accusations d’espionnage, mais aussi des publications, des images et des contacts avec des médias étrangers.

Cette fusion sert le pouvoir, qui peut présenter toute critique comme une aide à l’ennemi. Elle pose aussi un problème stratégique à l’opposition : soutenir des frappes qui touchent des civils risque de briser sa légitimité intérieure, tandis que refuser la guerre ne signifie pas accepter le régime. Une position indépendante doit pouvoir condamner simultanément la répression et les attaques illégales.

La suite

Les prochains mouvements dépendront de la capacité à relier travail, territoire et droits

La réapparition de manifestations de masse dépendra d’un déclencheur et d’une structure. Le rial, les salaires impayés, l’eau ou une exécution peuvent fournir l’étincelle. Les réseaux professionnels — enseignants, ouvriers, chauffeurs, commerçants — peuvent donner une durée que les rassemblements nocturnes seuls n’assurent pas. Une grève prolongée requiert cependant des caisses, des communications et une protection des familles.

Le cessez-le-feu et les négociations créent deux possibilités. Un allègement économique peut réduire l’urgence sans résoudre les droits. Un accord qui enrichit les réseaux du pouvoir sans améliorer les services peut au contraire confirmer le diagnostic des manifestants. Les choix budgétaires de la reconstruction seront donc politiques.

Il faudra suivre les procès liés à janvier, les exécutions, la libération des détenus, la stabilité de l’accès au réseau et la capacité des syndicats à agir dans plusieurs provinces. Le nombre de rassemblements visibles est un indicateur tardif : la peur peut masquer une organisation souterraine, comme elle peut aussi l’avoir détruite.

Réponse à la problématique

La vague de 2025-2026 a uni crise économique et rejet politique à une échelle nationale, mais la force meurtrière, l’isolement numérique et l’absence de direction commune ont empêché sa conversion en transition. La guerre a renforcé l’appareil répressif tout en aggravant les causes matérielles du soulèvement. La contestation est contenue, non résolue.

Sources principales

Documentation consultée

La fermeture du pays impose de distinguer les faits vérifiés, les estimations d’organisations et les déclarations officielles ; le texte attribue chaque bilan sensible à sa source.

À lire ensuite

Prolonger l’analyse : distinguer les réseaux de l’opposition, puis comprendre le contrôle d’Internet.

Nasser AL SABRI
Nasser AL SABRI
Journaliste indépendant

Analyste en géopolitique, anthropologie politique et relations internationales.