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Édition France ISSN 2026·0428 Revue indépendante
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Vol. XII N° 47 · 2026 Encyclopédie géopolitique
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Pouvoir et institutions

Gardiens de la révolution : comment une institution survit à la décapitation de son commandement

Armée idéologique, service de sécurité, acteur économique et réseau extérieur, le Corps a perdu plusieurs chefs depuis 2025 sans cesser d’opérer. Sa résilience éclaire sa place réelle dans l’État iranien — et les contraintes qu’il lui impose.

Par Nasser Al-Sabri 10 juillet 2026 Lecture : 16 min de lecture Dossier : Iran
Gardiens de la révolution et institutions iraniennes
Mots-clésIRGCinstitutionsBasijéconomie

Les frappes de juin 2025 puis la guerre ouverte de 2026 ont tué plusieurs dirigeants militaires iraniens, dont les commandants successifs Hossein Salami et Mohammad Pakpour. Le 1er mars 2026, Ahmad Vahidi, ancien ministre de la Défense et de l’Intérieur devenu commandant adjoint quelques semaines plus tôt, a pris la tête des Gardiens de la révolution. Pourtant, les unités ont continué de lancer des missiles, de surveiller le territoire et de participer à la sécurité du régime. Cette continuité montre qu’on ne peut réduire le Corps à quelques généraux.

Les Gardiens constituent un système d’organisations : forces terrestres provincialisées, composante aérospatiale, marine, force Al-Qods, renseignement, milice Basij et conglomérat de construction Khatam al-Anbiya. Ils répondent au Guide et coexistent avec l’armée régulière, la police, les ministères et les organes élus. Leur force vient de cette implantation ; leur fragilité vient du cumul de missions qui les rend responsables de la défense, de la coercition et d’une partie de l’économie.

Le Corps n’est pas un État séparé : il est une architecture parallèle intégrée à l’État, capable de peser sur presque chaque décision de sécurité.

Analyse geopolô
Le mandat

Protéger la révolution ajoute une mission politique à la défense du territoire

L’article 150 de la Constitution maintient les Gardiens pour préserver la révolution et ses acquis. Cette formulation les distingue de l’Artesh, l’armée régulière chargée de l’intégrité territoriale et de l’ordre républicain. Dans la pratique, les deux défendent le pays, disposent de composantes terrestres, navales et aériennes et coopèrent sous un état-major général. Mais le Corps conserve une identité idéologique et une responsabilité directe envers le Guide.

Cette dualité n’est pas un simple doublon. L’Artesh fournit la masse conventionnelle, la défense des frontières et des capacités aériennes et navales classiques. Les Gardiens concentrent les missiles balistiques, une partie des drones, les opérations asymétriques dans le Golfe, les partenaires extérieurs et la protection interne du système. Le chevauchement offre de la redondance en cas d’attaque, tout en créant une compétition pour les budgets et la visibilité.

Le commandement supérieur est nommé par le Guide, ce qui court-circuite la chaîne gouvernementale. Le président et son ministre de la Défense administrent des ressources et siègent dans les organes de sécurité, mais ne peuvent révoquer le chef du Corps. La force tire ainsi sa légitimité d’une relation verticale avec la direction suprême plutôt que d’une responsabilité devant le Parlement.

La résilience

Les pertes de chefs testent la délégation, les communications et les plans préparés

La mort d’Hossein Salami en juin 2025 avait conduit à la promotion de Mohammad Pakpour. Lorsque ce dernier fut tué au début de la campagne du 28 février 2026, Vahidi fut rapidement désigné. La vitesse de ces remplacements indique l’existence de successions prévues et d’officiers capables de prendre les fonctions. Elle ne permet pas de conclure que les pertes furent sans effet : l’expérience, les relations personnelles et la coordination interservices ne se remplacent pas par décret.

Les opérations ont continué parce que les brigades, bases de missiles et commandements provinciaux disposent de procédures, de stocks et de cibles préparées. La dispersion protège contre une frappe unique. Les communications dégradées peuvent cependant réduire la précision des décisions, provoquer des tirs redondants ou donner davantage d’autonomie à des responsables locaux.

Le bilan publié par le CENTCOM en avril 2026 affirme que la campagne américaine a endommagé ou détruit une large part des infrastructures iraniennes de missiles, de drones, de défense aérienne et de marine. Ces chiffres sont ceux d’un belligérant et ne constituent pas une évaluation indépendante. Ils montrent néanmoins l’échelle de l’effort visant non seulement les armes, mais le réseau industriel et les quartiers généraux qui permettent de les régénérer.

Le territoire

Le Basij et les commandements provinciaux relient sécurité nationale et contrôle social

La milice Basij est intégrée aux Gardiens et possède des relais dans les quartiers, universités, administrations et entreprises. Les commandements territoriaux peuvent mobiliser ces réseaux lors de crises, surveiller les mouvements et soutenir les forces de police. Cette profondeur organisationnelle explique pourquoi le Corps demeure opérationnel même lorsque le sommet est frappé.

Elle place aussi l’institution au cœur de la répression. Les États-Unis et l’Union européenne ont sanctionné des commandants provinciaux en les accusant de violences contre les manifestations, notamment celles commencées en décembre 2025. Ces mesures sont des décisions politiques et juridiques étrangères ; elles documentent toutefois la manière dont les responsabilités locales sont attribuées, province par province, plutôt qu’au seul commandant national.

Le recours à une force militaire pour gérer la contestation crée un dilemme. Il peut sauver le pouvoir à court terme, mais il transforme une organisation présentée comme défenseur du pays en adversaire direct de citoyens. En période de guerre extérieure, cette confusion complique l’unité nationale recherchée par le régime.

L’économie

Khatam al-Anbiya donne au Corps les moyens de construire et l’intérêt de décider

Khatam al-Anbiya est un grand ensemble d’ingénierie affilié aux Gardiens. Il intervient dans les routes, barrages, tunnels, hydrocarbures et autres projets stratégiques, directement ou par des filiales. Son expansion s’est accélérée lorsque les sanctions et le départ d’entreprises étrangères ont réduit la concurrence. Le Corps a ainsi acquis des compétences utiles à l’autonomie nationale, mais aussi un accès privilégié aux marchés publics.

Les estimations de sa part dans l’économie varient fortement, car les participations, sous-traitants et bénéficiaires ne sont pas toujours transparents. Il est plus rigoureux d’observer les secteurs et contrats identifiables que de répéter un pourcentage unique. Le rapport du Congressional Research Service décrit un rôle économique majeur mais informel ; le Trésor américain cible depuis des années Khatam al-Anbiya et les entités qu’il estime liées au Corps.

Après les destructions de 2026, cette capacité devient décisive. Les entreprises proches des Gardiens peuvent réparer des infrastructures et reconstituer l’appareil militaire. Elles sont aussi exposées aux sanctions, ce qui complique les achats, assurances et paiements. Confier la reconstruction au réseau sécuritaire accélère certains travaux tout en risquant d’évincer le secteur privé et de prolonger l’opacité.

Les revenus extérieurs

Les sanctions combattent les réseaux du Corps mais renforcent l’économie de contournement

Le Trésor américain décrit des sociétés écrans et comptes offshore utilisés pour recevoir des recettes pétrolières puis transférer des fonds à la force Al-Qods. En juillet 2025, il a désigné 22 entités à Hong Kong, aux Émirats arabes unis et en Turquie ; de nouvelles mesures en 2026 ont visé des achats militaires et des opérations pétrolières. Ces communiqués reflètent l’accusation américaine et doivent être lus comme tels, mais ils détaillent les itinéraires financiers que Washington cherche à fermer.

La pression crée un avantage institutionnel paradoxal. Plus les échanges ordinaires deviennent difficiles, plus l’État dépend d’acteurs capables d’utiliser des intermédiaires, de fractionner les paiements et d’accepter le risque juridique. Les Gardiens gagnent alors une fonction économique parce qu’ils maîtrisent précisément les réseaux sanctionnés.

Ce mécanisme ne rend pas les sanctions inutiles. Il augmente le coût des transactions, bloque des actifs, limite l’accès aux technologies et oblige à renouveler les sociétés. Mais il peut concentrer l’économie autour des acteurs les moins transparents. Une levée partielle et vérifiable des restrictions modifierait donc la concurrence interne autant que les recettes nationales.

La politique

Une influence forte sans gouvernement militaire déclaré

D’anciens officiers occupent des postes ministériels, parlementaires et administratifs. Mohammad Bagher Ghalibaf, président du Parlement, a commandé l’aviation des Gardiens ; Ahmad Vahidi a dirigé deux ministères avant de revenir au commandement ; Mohammad Bagher Zolghadr, ancien cadre du Corps, a pris en mars 2026 le secrétariat du Conseil suprême de sécurité nationale. Ces parcours installent des normes, des réseaux et une expérience commune dans les institutions civiles.

Il serait pourtant trompeur de décrire tous les anciens membres comme une faction unifiée. Les générations, unités, intérêts économiques et positions sur la diplomatie diffèrent. Les Gardiens ont besoin du clergé pour leur mandat, du gouvernement pour les budgets et de l’administration pour faire fonctionner le pays. Une prise de pouvoir formelle leur transférerait aussi toute la responsabilité de l’inflation et des services publics.

Le modèle le plus durable est donc l’influence sans exposition totale : contrôle des dossiers de sécurité, accès au Guide, veto sur les risques jugés existentiels et présence dans des secteurs économiques, tandis que le président assume la gestion quotidienne. La succession de Mojtaba Khamenei a conservé cette répartition, même si sa proximité avec les réseaux du Corps renforce leur capacité de négociation.

L’après-guerre

Reconstruire la dissuasion sans absorber l’État

Les priorités du Corps sont visibles : remplacer les commandants, restaurer les communications, disperser davantage les stocks, reconstituer missiles et défense aérienne, puis sécuriser les voies de financement. Celles du gouvernement incluent l’eau, l’électricité, les logements, la monnaie et l’emploi. Les deux listes utilisent les mêmes ressources fiscales et industrielles.

Un budget dominé par la reconstruction militaire consoliderait les Gardiens mais retarderait le retour à la vie normale. Une ouverture économique pourrait attirer des partenaires capables de concurrencer leurs entreprises, tout en fournissant les technologies nécessaires à la reconstruction. Le Corps doit donc choisir entre contrôle maximal et efficacité économique plus pluraliste.

Son évolution se mesurera dans les contrats publics, les nominations, la place des anciens officiers au Conseil de sécurité, les sanctions et le partage des budgets avec l’Artesh. La fréquence des tirs ne suffit pas à évaluer son pouvoir : une institution peut rester militairement active tout en étant affaiblie dans ses cadres, ou perdre des équipements tout en gagnant du poids politique.

Réponse à la problématique

Les Gardiens ont survécu aux frappes contre leur commandement parce qu’ils sont un réseau décentralisé de forces, de milices, d’entreprises et de relais politiques. Cette profondeur protège la République islamique, mais elle rend la reconstruction dépendante d’une institution sanctionnée et peu contrôlée par les élus. Leur puissance future dépendra moins d’un chef que de leur capacité à restaurer les chaînes industrielles sans étouffer l’économie qu’elles sont censées défendre.

Sources principales

Documents et lectures

À lire ensuite

Prolonger l’analyse : étudier la chaîne politique du Guide suprême, puis la marge de la présidence.

Nasser AL SABRI
Nasser AL SABRI
Journaliste indépendant

Analyste en géopolitique, anthropologie politique et relations internationales.