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Édition France ISSN 2026·0428 Revue indépendante
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Vol. XII N° 47 · 2026 Encyclopédie géopolitique
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Société et territoires

Minorités ethniques en Iran : le défi d’une nation plurielle gouvernée depuis le centre

Azéris, Kurdes, Lors, Baloutches, Arabes, Turkmènes et autres communautés ne forment ni un bloc ni une périphérie homogène. Leur place dépend de la langue, de la religion, du développement provincial et de la manière dont l’État traite ses frontières.

Par Nasser Al-Sabri 10 juillet 2026 Lecture : 16 min de lecture Dossier : Iran
Minorités ethniques et territoires en Iran
Mots-clésminoritésKurdesBaloutchesAzéris

L’Iran n’est pas un État ethniquement uniforme. Le persan est la langue officielle, mais des millions de citoyens parlent l’azéri, le kurde, le lori, le baloutchi, l’arabe, le turkmène, le gilaki ou le mazandarani. Les chiffres précis sont incertains : le recensement ne fournit pas une photographie ethnique exhaustive et les estimations anciennes sont souvent réutilisées comme si elles étaient actuelles. Minority Rights Group évalue notamment les Azéris à environ 16 % et les Kurdes à 10 %, tout en avertissant que les données fiables manquent.

La question géopolitique ne se réduit pas au nombre. Les communautés sont insérées de façons très différentes dans l’État. Beaucoup d’Azéris chiites occupent des positions centrales ; les Kurdes et Baloutches, majoritairement sunnites dans plusieurs régions, cumulent davantage les écarts religieux, économiques et sécuritaires ; les Arabes du Khuzestan vivent sur un territoire pétrolier marqué par la guerre et la pollution. Parler des « minorités » au singulier efface donc les mécanismes qui produisent l’inégalité.

Le problème iranien n’est pas la diversité : c’est l’écart entre une citoyenneté proclamée égale et des territoires traités comme des marges de sécurité.

Analyse geopolô
Le cadre juridique

La Constitution reconnaît l’égalité et encadre étroitement le pluralisme

L’article 19 affirme que tous les Iraniens jouissent de droits égaux quelle que soit leur tribu ou leur groupe ethnique, et que la couleur, la race ou la langue ne confèrent aucun privilège. L’article 15 fait du persan la langue officielle des documents et de l’enseignement, mais autorise l’usage des langues régionales dans la presse et les médias ainsi que l’enseignement de leur littérature à l’école.

Ces dispositions permettent une vie culturelle et des publications locales, sans établir un droit général à recevoir l’enseignement public dans la langue maternelle. L’administration, les examens et la mobilité nationale passent par le persan. Cette langue commune facilite l’intégration d’un grand État ; elle peut aussi pénaliser l’enfant qui la découvre à l’entrée à l’école.

La République islamique affirme devant les instances internationales qu’elle ne collecte pas l’origine dans le recrutement et que les groupes sont présents à tous les niveaux. Les organisations de défense des droits décrivent au contraire des discriminations indirectes et une répression disproportionnée. Les deux discours portent sur des objets différents : absence de catégorie juridique explicite d’un côté, effets territoriaux et sécuritaires de l’autre.

Les Azéris

Une forte intégration nationale n’efface pas la revendication linguistique

Les Azéris constituent la plus grande communauté non persanophone, concentrée au nord-ouest mais présente dans tout le pays. Ils sont majoritairement chiites et profondément intégrés aux institutions, au commerce et aux élites. Ali Khamenei avait des origines azéries ; le président Masoud Pezeshkian, élu en 2024, est originaire de Mahabad et parle azéri et kurde. Ces trajectoires contredisent l’idée d’une exclusion uniforme.

Des revendications persistent sur l’enseignement de la langue, les médias, les noms et l’environnement, notamment autour du lac d’Ourmia. Elles n’impliquent pas nécessairement un projet séparatiste. Une identité azérie peut coexister avec une identité iranienne forte, précisément parce que les réseaux familiaux et économiques traversent le centre.

La relation avec la République d’Azerbaïdjan ajoute une dimension extérieure. Téhéran craint qu’Ankara ou Bakou n’utilisent le sentiment linguistique ; Bakou surveille l’influence religieuse iranienne. La sécurisation excessive peut fabriquer la méfiance que l’État prétend prévenir.

Les Kurdes

La frontière occidentale concentre histoire armée, sous-investissement et pluralité politique

Les Kurdes vivent surtout dans le Kurdistan, Kermanshah, l’Azerbaïdjan occidental et Ilam, ainsi que dans une enclave au nord-est. La plupart sont sunnites, avec des communautés chiites et yarsanies. Leurs partis couvrent un spectre allant des revendications civiques à l’autonomie ; certains disposent de bases au Kurdistan irakien. Les réduire au séparatisme revient à confondre société et organisations armées.

Minority Rights Group décrit des taux de pauvreté et des conditions sanitaires plus défavorables, des confiscations de terres et un accès inégal aux bénéfices de barrages construits dans la région. Le travail de kolbar — transport de marchandises à travers les montagnes — illustre le lien entre manque d’emplois et violence frontalière : les autorités le traitent comme contrebande, tandis que les familles le voient souvent comme dernier revenu disponible.

Après la guerre de douze jours de juin 2025, l’organisation a constaté un état d’urgence de fait et un renforcement sécuritaire dans quatre provinces kurdes. La guerre de 2026 a aggravé l’accusation de liens étrangers. Or punir l’ensemble d’une région pour l’activité de groupes armés affaiblit la coopération civile indispensable à la sécurité.

Les Baloutches

Au sud-est, la marginalité économique se combine à la fracture sunnite

Le Sistan-et-Baloutchistan jouxte le Pakistan et l’Afghanistan. La distance, l’aridité, le trafic transfrontalier et la pauvreté rendent la province difficile à administrer. Les Baloutches iraniens sont largement sunnites dans un État dont la doctrine officielle est chiite duodécimaine. La différence religieuse s’ajoute ainsi à la langue et au territoire.

Les groupes djihadistes ou séparatistes qui attaquent les forces ne représentent pas toute la population. Une réponse centrée sur les postes, exécutions et restrictions peut réduire certaines menaces tout en fermant l’accès à l’emploi, à la justice et aux services. Les manifestations de Zahedan après 2022 ont montré le rôle des autorités religieuses locales comme relais politiques.

L’État doit distinguer sécurité frontalière et citoyenneté. Routes, eau, écoles, hôpitaux et emplois légaux sont des instruments de souveraineté autant que les unités armées. Sans eux, les réseaux de trafic deviennent employeurs et les voisins disposent de leviers.

Les Arabes du Khuzestan

Une province riche en hydrocarbures où la population conteste la distribution des bénéfices

Les Arabes ahwazis vivent principalement au Khuzestan, près de l’Irak et du Golfe. La province concentre pétrole, gaz, eau et industries lourdes, mais souffre de pollution, de poussières, de pénuries et de dommages hérités de la guerre Iran-Irak. Le contraste entre richesse produite et qualité des services nourrit une critique distributive.

La majorité des Arabes iraniens est chiite, avec une composante sunnite. Leur loyauté pendant la guerre contre l’Irak a contredit les attentes de Saddam Hussein, qui espérait exploiter une solidarité arabe. Cet épisode rappelle que langue et identité nationale ne s’excluent pas. Les accusations permanentes de séparatisme ignorent cette histoire.

Des organisations dénoncent des restrictions sur l’arabe, des arrestations et un usage excessif de la force. L’État invoque des attentats et l’ingérence étrangère. Une politique durable doit rendre visibles les budgets, l’accès à l’emploi industriel, la restauration environnementale et les procédures judiciaires plutôt que laisser la sécurité absorber tous les dossiers.

Protestations et répression

L’intersection de l’ethnicité, de la religion et du genre augmente le risque

La mission internationale d’établissement des faits de l’ONU a conclu que les persécutions liées au genre lors du mouvement de 2022 se combinaient à des discriminations ethniques et religieuses. Jina Mahsa Amini était une jeune femme kurde ; le slogan « Femme, Vie, Liberté » venait du mouvement kurde avant de devenir national.

Le Haut-Commissariat des Nations unies indiquait en 2024 que les Kurdes, Arabes ahwazis et Baloutches étaient touchés de manière disproportionnée par les exécutions. Amnesty rapporte qu’après le 28 février 2026, les arrestations sous couvert de guerre ont également visé ces communautés, ainsi que les bahaïs et chrétiens.

Ces constats ne prouvent pas que chaque poursuite soit ethniquement motivée. Ils imposent une analyse des taux, des chefs d’accusation, de l’accès à un avocat et de la concentration provinciale. Sans données transparentes, le discours sécuritaire et le discours de discrimination restent difficiles à arbitrer.

L’intégrité territoriale

La décentralisation peut renforcer l’État si elle est conçue comme une citoyenneté

Le pouvoir associe souvent autonomie culturelle et fragmentation. Cette crainte s’appuie sur des frontières traversées par les mêmes peuples et sur l’intervention historique de puissances étrangères. Mais la centralisation n’annule pas ces liens ; elle peut pousser les habitants à chercher au-delà de la frontière les ressources et la reconnaissance refusées au centre.

Une politique d’intégration peut rester compatible avec l’unité : enseignement bilingue progressif, budgets provinciaux contrôlables, recrutement local, médias pluriels et voie légale pour les partis non armés. La décentralisation administrative ne décide pas à elle seule du fédéralisme ; elle rapproche la responsabilité des services.

La reconstruction d’après-guerre constitue un test. Si les contrats et réparations se concentrent à Téhéran et dans les réseaux sécuritaires, les marges verront la nation comme un prélèvement. Si l’eau, l’emploi et les langues entrent dans la décision, la diversité peut devenir une capacité de résilience. L’intégrité territoriale dépend alors moins de l’uniformité que de l’intérêt de chacun à rester dans l’État.

Réponse à la problématique

Les minorités iraniennes ne forment pas une coalition naturelle contre le pouvoir : leur intégration, leur religion et leurs projets diffèrent profondément. Le problème commun est la concentration des décisions et le traitement sécuritaire des frontières. Une égalité réelle suppose des langues enseignées, des budgets visibles et des voies politiques légales ; sans ces mécanismes, la centralisation entretient les vulnérabilités qu’elle prétend contenir.

Sources principales

Données et documents

Les proportions ethniques sont des estimations et non les résultats d’un recensement récent exhaustif ; elles sont utilisées comme ordres de grandeur.

À lire ensuite

Prolonger l’analyse : suivre la place des minorités dans l’opposition, puis la dynamique des manifestations.

Nasser AL SABRI
Nasser AL SABRI
Journaliste indépendant

Analyste en géopolitique, anthropologie politique et relations internationales.