Le 8 janvier 2026 vers 16 h 30 UTC, Cloudflare a observé une chute de près de 90 % du trafic iranien en trente minutes, puis un niveau pratiquement nul à 18 h 45. La coupure suivait l’extension des manifestations et a duré, sous des formes variables, jusqu’au début de février. Le 28 février, au lancement de la guerre américaine et israélienne, un deuxième blackout national a ramené le trafic vers l’extérieur à moins de 1 % de son niveau antérieur selon les mesures citées par Cloudflare et Access Now.
Ces événements ne sont pas de simples pannes. L’Iran a construit pendant plus d’une décennie un Réseau national de l’information, ou RNI, qui héberge des services, dirige le trafic domestique et concentre les portes vers le réseau mondial. Le système permet de maintenir certains paiements et administrations tout en isolant la population. La même infrastructure sert donc la résilience face aux cyberattaques et la répression de l’information.
Le RNI ne remplace pas l’Internet mondial : il rend politiquement supportable, pour un temps, la décision de le couper.
Analyse geopolôCentraliser les sorties sans éteindre le réseau intérieur
Internet est un ensemble de réseaux qui échangent leurs routes et leurs données. En Iran, les opérateurs domestiques restent nombreux, mais l’accès international a été progressivement concentré sous contrôle public. Frédérick Douzet, chercheuse à l’Institut français de géopolitique, expliquait en janvier 2026 que presque tout le trafic vers le monde passait désormais par un point de connexion contrôlé par le régime.
Le RNI associe centres de données, points d’échange, services publics, moteurs, messageries et contenus hébergés dans le pays. Une requête entre deux services domestiques peut circuler sans sortir du territoire. Cette localisation réduit la latence, les coûts en devises et la dépendance à des plateformes étrangères. Elle permet aussi d’appliquer des règles distinctes au trafic international.
Une coupure peut être réalisée sans retirer toutes les annonces de routes visibles depuis l’étranger. Des recherches sur 2025 et 2026 décrivent du filtrage, de la limitation de protocoles et du null-routing alors que les préfixes restent annoncés. C’est pourquoi un observateur doit croiser trafic, DNS, routage et mesures actives plutôt que déclarer le pays connecté parce que ses adresses sont encore visibles.
La contestation a déclenché une isolation rapide et presque totale
Les manifestations avaient commencé le 28 décembre 2025. Au fur et à mesure de leur diffusion, les restrictions se sont renforcées. Le 8 janvier, lorsque les rassemblements et la répression atteignaient une intensité majeure, le trafic mondial s’est effondré. Cloudflare classe l’événement comme une coupure nationale dirigée par le gouvernement du 8 janvier au 1er février.
La mesure a empêché la coordination, la diffusion d’images et le contact avec les familles. Elle a aussi compliqué la vérification du nombre de morts et d’arrestations. L’État pouvait continuer à faire circuler ses messages sur les canaux disponibles, tandis que les témoins perdaient l’accès à des médias et plateformes extérieurs.
Des reprises partielles ont eu lieu autour des 21, 25 et 27 janvier selon la synthèse trimestrielle de Cloudflare. Leur caractère intermittent peut tester la stabilité technique, ouvrir des fenêtres à certains services ou ajuster le contrôle. Il démontre que le blackout n’était pas un bouton unique mais une politique modulée.
Le motif de sécurité devient plus fort quand les alertes civiles ont le plus besoin du réseau
Le 28 février, l’attaque extérieure a fourni un argument de cybersécurité : empêcher l’espionnage, la localisation des frappes et l’intrusion dans les infrastructures. Un État en guerre peut légitimement protéger ses communications militaires. Une coupure générale touche pourtant les hôpitaux, entreprises, journalistes et civils qui cherchent des itinéraires ou des proches.
Access Now a mesuré une chute supérieure à 98 % et demandé le rétablissement. L’organisation qualifie les attaques américaines et israéliennes d’illégales tout en condamnant le blackout iranien. Cette double position est importante : le droit d’une population à communiquer ne dépend pas de la légitimité du belligérant qui menace son État.
Cloudflare a constaté une restauration partielle près de trois mois plus tard, avec une activité ne représentant encore qu’environ 40 % du niveau antérieur au moment de son observation en mai. Amnesty parle d’une coupure de 88 jours avant un rétablissement restreint le 26 mai. Les méthodes et périodes ne sont pas exactement identiques ; leurs conclusions convergent sur la longueur exceptionnelle.
Le contrôle ne commence pas avec la coupure
En temps normal, des plateformes sont filtrées, les débits peuvent varier et les utilisateurs recourent largement aux VPN. Le Conseil suprême du cyberespace définit la stratégie, le ministère des Communications gère une partie de l’infrastructure, les opérateurs appliquent les règles et les services de sécurité surveillent les menaces. La pluralité d’acteurs ne retire pas la direction politique.
Le contrôle devient personnalisé grâce aux numéros de téléphone, plaques, caméras et comptes. La mission de l’ONU sur les droits des femmes a documenté des comptes Instagram bloqués et des lignes mobiles coupées après des critiques du voile en 2024. Internet sert alors de sanction : l’identité technique relie une expression à la mobilité, au travail ou à un véhicule.
Le RNI favorise aussi un accès différencié. Institutions, entreprises et personnes autorisées peuvent disposer de connexions que la population n’a pas. Une telle stratification protège les fonctions prioritaires, mais crée une citoyenneté numérique à plusieurs vitesses et renforce le patronage.
Une économie numérique développée ne peut vivre durablement dans un intranet
Les banques et services locaux peuvent continuer, mais les exportateurs, développeurs, chercheurs et familles dépendent d’API, de clouds, de paiements et de correspondants étrangers. Les entreprises perdent des commandes, ne mettent plus à jour leurs logiciels et ne peuvent vérifier leurs fournisseurs. Une coupure transforme le risque politique en coût pour chaque transaction.
L’Associated Press décrivait au printemps 2026 des entreprises écrasées par des mois de restrictions dans une économie déjà affectée par la guerre et les sanctions. Le RNI réduit l’effondrement immédiat, mais ne remplace pas les chaînes internationales. Plus l’État localise les services, plus il peut couper ; plus il coupe, moins les acteurs innovants ont intérêt à rester.
Le coût est aussi fiscal. Une entreprise sans revenu paie moins d’impôts, licencie et demande des aides. L’État doit donc arbitrer entre le gain sécuritaire et la base économique qui finance précisément la sécurité. La durée exceptionnelle de 2026 montre qu’il a privilégié la survie politique, au prix d’un dommage qu’il devra ensuite réparer.
VPN et satellite ouvrent des brèches sans rétablir une égalité d’accès
Les VPN masquent la destination et peuvent franchir certains filtres, mais ils ont besoin d’une route internationale. Pendant une isolation presque totale, ils deviennent inutiles sauf si des connexions restent autorisées. Les autorités peuvent aussi bloquer les protocoles, ralentir le chiffrement ou identifier l’usage sans nécessairement lire le contenu.
Les terminaux satellitaires offrent une sortie indépendante des opérateurs terrestres. Leur nombre, leur alimentation, leur visibilité radio et les peines encourues limitent leur diffusion. Amnesty rapporte qu’en 2026 la possession ou l’usage de Starlink a figuré parmi les accusations visant des personnes arrêtées, dans un contexte où certaines infractions d’espionnage peuvent être passibles de mort.
Ces outils sont essentiels aux journalistes et secours, mais ils créent un écart entre personnes équipées et reste de la population. Une politique internationale centrée uniquement sur la fourniture de terminaux ne résout ni la sécurité des utilisateurs ni le maintien des services de masse.
Protéger l’infrastructure sans confondre sécurité et silence
Tous les États cherchent à sécuriser les câbles, centres de données et administrations. La dépendance à des entreprises étrangères expose aux sanctions, à la surveillance et aux interruptions. Le projet iranien répond donc à une vulnérabilité réelle, renforcée par Stuxnet, les sabotages et les guerres.
La différence réside dans les garanties : autorité indépendante, durée limitée, contrôle judiciaire, information publique et maintien des services civils. En Iran, la décision est opaque et intervient précisément lors des mobilisations. L’architecture de souveraineté devient une architecture de non-responsabilité.
Une réforme crédible pourrait conserver l’hébergement national et la cybersécurité tout en décentralisant les passerelles, publiant les ordres et interdisant les coupures générales. Elle exigerait aussi de séparer le contenu illégal d’une critique politique. Sans cela, chaque investissement dans le RNI accroît simultanément la résilience technique et le pouvoir de fermeture.
L’Iran contrôle Internet parce qu’il a centralisé l’accès mondial tout en développant un réseau domestique capable de maintenir certains services. Cette architecture donne une continuité utile en temps de cyberattaque, mais rend les blackouts de masse politiquement et techniquement possibles. En 2026, le régime a utilisé cette capacité contre la mobilisation puis pendant la guerre, au prix d’un isolement humain et économique sans précédent.
Mesures et analyses
- Cloudflare — mesures de la coupure de janvier 2026.
- Cloudflare Radar — restauration partielle en mai 2026.
- Access Now — blackout commencé le 28 février 2026.
- Institut universitaire européen — double rôle du Réseau national.
- Freedom House — Freedom on the Net 2025: Iran.
- Georgia Tech IODA — comparaison des coupures iraniennes.
- Amnesty International — communications et arrestations pendant la guerre.
Les mesures de trafic décrivent la connectivité vers le réseau mondial ; elles ne signifient pas que tous les services domestiques étaient eux aussi éteints.
Prolonger l’analyse : observer l’effet du blackout sur les manifestations, puis sur l’opposition.
