Dossier pays premiumGeopolo · Iran · Institutions et pouvoir
Édition France ISSN 2026·0428 Revue indépendante
العربية Français Premium Contact
Vol. XII N° 47 · 2026 Encyclopédie géopolitique
geopolô
Revue géopolitique  ·  Depuis 2021
Dossier pays premium Encyclopédie géopolitique
Institutions et pouvoir

Président de la République iranienne : Pezeshkian administre la guerre sans commander le régime

Élu en 2024, Masoud Pezeshkian dirige le gouvernement, le budget et la diplomatie quotidienne. La guerre et la succession ont accru son utilité, sans lui transférer le contrôle des forces armées ni des choix nucléaires.

Par Nasser Al-Sabri 10 juillet 2026 Lecture : 15 min de lecture Dossier : Iran
Présidence de la République iranienne
Mots-clésMasoud Pezeshkianprésidencegouvernementcessez-le-feu

Le président iranien est simultanément puissant et subordonné. Il nomme les ministres, prépare le budget, dirige l’administration et représente l’État à l’étranger. Il ne commande ni les forces armées, ni les Gardiens, ni la radiotélévision publique ; les grandes orientations de sécurité relèvent du Guide. Cette division explique pourquoi une campagne présidentielle peut promettre une détente sans pouvoir la garantir.

Masoud Pezeshkian, chirurgien et ancien ministre de la Santé, a remporté le second tour de juillet 2024 face au conservateur Saeed Jalili. Il proposait de réduire l’isolement, de renouer un accord nucléaire et d’assouplir certaines restrictions sociales. Deux ans plus tard, il doit administrer un pays frappé, négocier un cessez-le-feu et travailler avec un nouveau Guide choisi pendant la guerre. Sa présidence montre que la fonction ne décide pas seule de la stratégie, mais qu’aucune stratégie ne peut être appliquée sans elle.

Le Guide fixe la frontière du possible ; le président transforme cette frontière en budget, négociation et politique publique.

Analyse geopolô
Le mandat constitutionnel

Chef de l’exécutif, mais deuxième autorité de l’État

La Constitution présente le président comme la plus haute autorité après le Guide. Il veille à l’application de la Constitution et dirige l’exécutif hors des matières directement réservées à la direction. Les ministres doivent obtenir la confiance du Parlement ; le budget et les projets de loi exposent le gouvernement aux factions de l’Assemblée.

Cette responsabilité donne au président un contrôle réel sur la santé, l’éducation, les infrastructures, l’énergie, la fiscalité et la diplomatie administrative. Elle ne lui permet pas de modifier seul les lignes rouges nucléaires ou régionales. Les décisions du Conseil suprême de sécurité nationale deviennent effectives après validation du Guide.

Le système crée une responsabilité asymétrique. La population attribue au président l’inflation et les services défaillants, alors que les sanctions et budgets militaires dépendent en partie d’orientations qu’il ne maîtrise pas. À l’inverse, il peut utiliser cette contrainte pour expliquer l’échec de ses promesses.

L’élection de 2024

Une victoire réformatrice dans un champ préalablement filtré

L’élection anticipée suivait la mort d’Ebrahim Raisi dans un accident d’hélicoptère. Le Conseil des gardiens avait limité la liste des candidats. Pezeshkian fut le seul candidat associé au camp réformateur capable de concourir sérieusement. Il l’emporta au second tour, mais la forte abstention du premier tour révélait la défiance envers les institutions.

Son programme reconnaissait cette crise de représentation. Il insistait sur les droits, les femmes, les minorités, l’accès à Internet et la nécessité de négocier pour alléger les sanctions. Cette offre ne remettait pas en cause la République islamique ; elle proposait de la rendre plus gouvernable.

La marge électorale est donc doublement limitée : les candidats sont sélectionnés, puis le vainqueur doit obtenir l’accord des centres non élus. Cela ne rend pas l’élection sans effet. Le président choisit les équipes, donne une voix aux intérêts sociaux et peut modifier le ton international. Mais il ne peut imposer une rupture.

La guerre

Gouverner quand les priorités militaires absorbent les ressources

Les frappes de 2025 et 2026 ont détruit des infrastructures militaires et civiles, perturbé l’électricité, l’eau, l’énergie et les transports selon les Nations unies. Le gouvernement doit recenser les dommages, restaurer les services et soutenir les déplacés tout en finançant la défense. Cette concurrence budgétaire place la présidence au centre des arbitrages, même si elle ne décide pas du volume militaire final.

La guerre renforce aussi l’administration sécuritaire. Restrictions d’Internet, contrôles et poursuites peuvent être justifiés par l’espionnage et les frappes. Pezeshkian risque alors de perdre l’identité réformatrice qui a mobilisé ses électeurs. S’opposer publiquement aux services pendant une campagne peut toutefois être présenté comme une faiblesse nationale.

Son rôle consiste à maintenir une distinction entre sécurité temporaire et normalisation de l’exception. Les décrets, budgets et nominations permettront d’observer s’il obtient des garanties pour les libertés ou s’il administre simplement les choix de l’appareil.

La diplomatie

Le président peut négocier seulement ce que le Guide accepte de garantir

Pezeshkian a plaidé dès 2024 pour une reprise du dialogue nucléaire. Après la guerre, cette orientation est devenue une nécessité de reconstruction. L’accord annoncé par l’ONU en juin 2026 prévoit un cessez-le-feu immédiat, la réouverture d’Ormuz et un cadre de négociation. Sa mise en œuvre exige des équipes ministérielles, des experts nucléaires, des douanes et des banques : autant d’acteurs relevant partiellement du gouvernement.

La signature ne suffit pas. Un allègement des sanctions doit être traduit en licences, paiements et contrats ; une inspection doit recevoir un accès ; une décision sur Ormuz doit être exécutée par les forces. Le président coordonne ces chaînes, mais les Gardiens peuvent contrôler certains points critiques.

Le changement de Guide peut ouvrir une marge : Mojtaba Khamenei a besoin d’un résultat économique. Il peut aussi la fermer : un nouveau dirigeant sans autorité consolidée peut craindre qu’une concession soit interprétée comme faiblesse. Le président devient alors l’intermédiaire qui absorbe le risque politique de la négociation.

Le Parlement

Une majorité conservatrice capable de ralentir sans gouverner à sa place

Le Parlement approuve les ministres, vote le budget et peut interroger ou destituer des membres du cabinet. Sa composition conservatrice oblige Pezeshkian à choisir des responsables acceptables pour plusieurs factions. Une politique trop ambitieuse peut être vidée par le refus d’un ministre ou d’un crédit.

Le président dispose néanmoins de l’expertise administrative et de la visibilité publique. En liant une réforme économique à la reconstruction ou à une exigence technique, il peut construire des compromis. L’échec provient souvent moins d’un veto unique que de délais, modifications et responsabilités dispersées.

Cette fragmentation protège le système : aucune institution ne porte seule le coût d’une décision impopulaire. Elle nuit à la capacité de répondre rapidement aux crises d’eau, d’énergie et de monnaie.

Le bilan possible

Trois critères pour juger Pezeshkian après la guerre

Le premier est économique : le cessez-le-feu produit-il une baisse du risque, des paiements plus réguliers et une stabilisation du rial ? Le deuxième est institutionnel : le président obtient-il une marge sur les ministres, l’Internet et les politiques sociales ? Le troisième est diplomatique : les inspections et l’allègement des sanctions progressent-ils de manière réciproque ?

Un succès partiel ne transformerait pas le président en chef suprême. Il montrerait que l’exécutif élu peut modifier les résultats à l’intérieur du cadre. Un échec causé par les veto sécuritaires affaiblirait l’idée même de participation électorale.

La fonction présidentielle reste donc un baromètre de flexibilité. Elle ne commande pas le système, mais révèle si celui-ci est capable d’adapter ses politiques lorsque le coût de la rigidité devient trop élevé.

Réponse à la problématique

Pezeshkian administre la guerre et la sortie de guerre sans commander les instruments qui les ont provoquées. Son pouvoir réside dans le budget, l’exécution et la diplomatie ; sa faiblesse tient à la validation du Guide et aux appareils sécuritaires. La présidence compte précisément parce qu’elle porte la responsabilité des résultats d’un système dont elle ne maîtrise pas toutes les décisions.

Sources principales

Documents utilisés

À lire ensuite

Prolonger l’analyse : comparer le rôle du président à celui du Guide, puis étudier l’économie qu’il doit administrer.

Nasser AL SABRI
Nasser AL SABRI
Journaliste indépendant

Analyste en géopolitique, anthropologie politique et relations internationales.