L’Iran a fait du missile balistique ce que d’autres États demandent à leur aviation : atteindre rapidement une base, un centre de commandement ou une infrastructure au-delà de la frontière. Le choix est né de la « guerre des villes » contre l’Irak, lorsque Téhéran manquait de moyens pour répondre aux Scud de Bagdad. Il s’est consolidé sous sanctions, car une filière terrestre nationale semblait plus soutenable que l’achat et l’entretien de centaines de chasseurs modernes.
L’arsenal n’est ni une arme absolue ni une simple propagande. Les frappes contre l’organisation État islamique, les groupes kurdes en Irak, la base d’Aïn al-Assad et Israël ont démontré une capacité d’emploi. Les interceptions, pannes et dommages parfois limités ont exposé ses défauts. Depuis les frappes israéliennes de 2024-2026 contre la production et les lanceurs, l’inventaire réel est inconnu. L’analyse doit donc distinguer les familles, les missions et les effets observés plutôt que répéter un nombre global.
Le missile devient stratégique lorsqu’il relie une cible politique à une précision suffisante, un stock survivant et une décision crédible de tirer.
Analyse geopolôDes Scud importés à une industrie nationale
Au milieu des années 1980, l’Iran a obtenu des Scud auprès de la Libye puis d’autres fournisseurs pour répondre aux bombardements irakiens. Cette dépendance a laissé une leçon identique à celle de l’aviation : en guerre, un fournisseur peut limiter les livraisons ou les conditions d’emploi. Le régime a donc cherché la production, l’assemblage et la diversification.
Les Shahab-1 et Shahab-2 à carburant liquide dérivent de technologies Scud. Le Shahab-3 de moyenne portée est associé à la filière nord-coréenne No Dong, attribution contestée par Téhéran. Des variantes Ghadr et Emad ont amélioré portée, guidage ou véhicule de rentrée. La famille Fateh, à propergol solide, a développé une autre branche plus mobile et rapidement disponible.
La multiplication des noms iraniens peut donner l’impression d’un système nouveau à chaque cérémonie. Certaines variantes représentent une véritable évolution ; d’autres modifient une portée, un guidage ou un corps existant. Les sources ouvertes doivent comparer dimensions, moteurs et essais au lieu de prendre la nomenclature officielle pour une preuve.
Liquide pour la poussée, solide pour la disponibilité
Un missile à carburant liquide peut offrir une forte performance, mais demande des opérations de préparation et des véhicules de soutien qui augmentent sa signature. Les Khorramshahr et la lignée Shahab-Ghadr appartiennent à cette logique, avec des différences de stockage et de configuration. Une préparation n’implique pas forcément des heures à ciel ouvert, mais elle crée davantage d’étapes qu’un système solide.
Le propergol solide est stocké dans le missile. Les Fateh-110, Fateh-313, Zolfaghar, Dezful, Haj Qasem ou Kheibar Shekan illustrent la priorité donnée à la mobilité et au tir rapide. Les corps composites allègent la structure et peuvent accroître portée ou charge. Leur production exige des matériaux, mélangeurs et procédés que les sanctions et frappes cherchent à interrompre.
La diversité protège contre un point de défaillance et complique la défense. Elle alourdit la logistique et la formation. Une force qui possède dix familles doit approvisionner pièces, véhicules, logiciels et équipes correspondants. En guerre d’attrition, la standardisation peut compter davantage que le prestige de la nouveauté.
L’amélioration du guidage change le choix des cibles
Les premiers Scud étaient surtout des armes de zone : leur erreur pouvait se compter en centaines de mètres ou davantage. Avec guidage inertiel amélioré, navigation satellitaire et véhicules manœuvrants, l’Iran cherche une précision suffisante pour viser un hangar, une piste ou un quartier général. Une charge conventionnelle devient alors militairement utile sans recourir à une ogive de destruction massive.
La frappe du 8 janvier 2020 contre Aïn al-Assad, en réponse à la mort de Soleimani, a atteint plusieurs installations de la base. Aucun militaire américain n’a été tué, mais plus d’une centaine ont ensuite été diagnostiqués avec des traumatismes crâniens selon le Pentagone. Le choix des zones et l’avertissement ont nourri l’interprétation d’une riposte calibrée ; l’effet physique a néanmoins démontré la précision d’une partie de l’arsenal.
La précision annoncée n’est pas uniforme. Elle dépend du missile, de la distance, du renseignement et de l’environnement. Une vidéo de frappe réussie sélectionne un résultat. Il faut des séries d’engagements pour connaître la fiabilité, et les données de guerre restent partielles.
Mobilité, tunnels et salves
La force aérospatiale du CGRI disperse des lanceurs routiers, utilise des tunnels et construit des sites durcis. L’objectif est de préserver une capacité après la première vague. Une « ville de missiles » médiatisée protège certains équipements, mais son entrée, son alimentation et ses communications peuvent être surveillées.
Les leurres et déplacements obligent l’adversaire à consacrer des avions, satellites et munitions à la chasse aux lanceurs. L’expérience irakienne de 1991 avait déjà montré la difficulté de confirmer la destruction de Scud mobiles. Les capteurs actuels sont meilleurs ; les possibilités de camouflage et d’opération nocturne subsistent.
La salve résout un autre problème : aucune défense n’est infinie. Des trajectoires et types différents obligent à engager plusieurs couches. L’Iran peut chercher moins la pénétration parfaite que la consommation d’intercepteurs coûteux. La quantité devient une qualité lorsque le stock adverse et le temps de rechargement sont limités.
Les attaques de 2024 ont montré une progression et une forte attrition
En avril 2024, l’Iran a lancé une combinaison de drones, missiles de croisière et environ 120 missiles balistiques selon des responsables américains cités par le CRS. Les États-Unis, Israël et plusieurs partenaires ont intercepté la grande majorité ; certains vecteurs ont échoué avant d’atteindre la cible. L’attaque, largement télégraphiée, démontrait une capacité de masse mais laissait du temps à la coalition.
En octobre, environ 180 missiles balistiques ont été tirés. Davantage ont atteint le territoire, avec des dégâts limités par rapport à la taille de la salve. L’Iran a utilisé des trajectoires et systèmes plus rapides. La défense a consommé des ressources et a bénéficié du soutien américain. Ces deux résultats coexistent : la frappe n’a pas imposé une destruction décisive, mais elle a exigé une coalition coûteuse.
Durant la guerre de juin 2025, les échanges se sont répétés. Une étude citée par le CRS sur le THAAD estimait que 92 intercepteurs de ce type avaient été employés, près de la moitié des intercepteurs américains et israéliens utilisés contre les missiles de moyenne portée pendant le conflit. Une estimation n’est pas un inventaire officiel, mais elle illustre l’enjeu d’attrition défensive.
Détruire un missile est plus simple que reconstruire toute la chaîne
Israël a ciblé en octobre 2024 des installations associées au propergol solide, puis en 2025 des sites, commandements et lanceurs. Les frappes de 2026 ont prolongé cette campagne. Le dommage durable dépend des machines détruites, des stocks de précurseurs, des spécialistes et de la disponibilité de sites alternatifs.
Le Trésor américain a sanctionné des réseaux procurant fibres de carbone, produits chimiques, électronique et machines. Ces actions révèlent à la fois la dépendance à certains intrants étrangers et la capacité iranienne à construire des circuits de contournement. Une industrie nationale n’est jamais entièrement autarcique.
Les déclarations de belligérants sur le pourcentage d’arsenal détruit ne peuvent être reprises comme faits sans audit. Les observations les plus robustes sont le rythme des tirs, la diversité des modèles et la réapparition des lignes de production. En août 2026, aucun inventaire indépendant complet n’est public.
Un vecteur conventionnel peut devenir un indice de prolifération sans prouver une ogive
Un missile de portée suffisante et de charge utile importante peut théoriquement emporter différents types d’ogives. L’AIEA a examiné dans son évaluation historique des activités liées à un dispositif pour Shahab-3. Cela ne signifie pas qu’une ogive nucléaire opérationnelle existe aujourd’hui.
Le développement spatial partage propulsion, guidage et étagement avec les missiles de longue portée. En 2025, la DIA estimait que l’Iran pourrait utiliser ses lanceurs pour développer un ICBM militairement viable d’ici 2035 s’il décidait de poursuivre cette capacité, selon le CRS. Le conditionnel et la décision sont essentiels.
Les négociations ont souvent séparé nucléaire et missiles parce que Téhéran considère ces derniers comme sa défense conventionnelle. Pour Israël et les Occidentaux, une limitation du matériau sans contrainte sur le vecteur laisse une partie du risque. Cette divergence rend un accord global plus difficile.
Les missiles balistiques sont l’instrument conventionnel le plus stratégique de l’Iran parce qu’ils survivent mieux qu’une aviation, frappent toute la région et imposent une dépense défensive. Ils n’ont pas donné une impunité : les interceptions ont réduit les dommages et les frappes ont atteint leur industrie. Leur valeur future dépendra de la reconstitution des stocks, de la précision réelle et de la capacité à conserver des lanceurs après une première attaque.
Familles, emploi et défense
- Congressional Research Service — Iran’s Ballistic Missile Programs, juin 2025.
- Defense Intelligence Agency — Iran Military Power.
- ODNI — Annual Threat Assessment 2025.
- Congressional Research Service — THAAD et emploi en juin 2025.
- Département de la Défense — traumatismes après Aïn al-Assad.
- Trésor américain — réseaux d’approvisionnement du programme missile, 2025.
- Conseil de sécurité — résolution 2231 et réapplication de mesures.
Comparer les trajectoires : lire les missiles de croisière iraniens.
