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Vol. XII N° 47 · 2026 Encyclopédie géopolitique
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Iran et Irak

Les milices chiites irakiennes et l’Iran : de la mobilisation contre Daech au défi de l’État

Les Forces de mobilisation populaire sont une institution irakienne composée d’acteurs différents. Certaines factions proches de Téhéran cumulent armes, partis et budgets. Leur intégration a protégé l’Irak contre Daech, mais brouille la responsabilité de la guerre et de la paix.

Par Nasser Al-Sabri 10 juillet 2026 Lecture : 16 min de lecture Dossier : Iran
Forces de mobilisation populaire et groupes chiites en Irak
Mots-clésHachd al-ChaabiKataëb HezbollahIraksouveraineté

Parler des « milices chiites irakiennes » comme d’un ensemble iranien homogène crée deux erreurs. Toutes les Forces de mobilisation populaire, ou Hachd al-Chaabi, ne sont pas alignées sur Téhéran. Les factions proches de l’Iran ne sont pas non plus extérieures à l’Irak : elles ont des dirigeants, partis, ressources et combattants irakiens. L’influence iranienne agit à l’intérieur d’un système politique national, non à la place de celui-ci.

La question décisive est le chevauchement. Des groupes tels que Kataëb Hezbollah, Asaïb Ahl al-Haq ou Harakat al-Nujaba disposent de structures armées, de relations avec la force Al-Qods et, pour certains, de relais politiques ou administratifs. Le Hachd a été reconnu par la loi et financé par l’État. Une faction peut donc être institutionnelle et conserver une chaîne autonome, ce qui rend difficile l’attribution d’une attaque et l’application d’un ordre du Premier ministre.

Le problème irakien n’oppose pas simplement l’État aux milices : il porte sur la transformation d’organisations armées en institutions réellement responsables devant le même commandement.

Analyse geopolô
Des racines antérieures à 2003

Opposition à Saddam, exil iranien et reconfiguration après l’invasion

L’Iran a soutenu pendant la guerre Iran-Irak des opposants chiites irakiens, dont le Conseil suprême et sa branche armée Badr. Ces relations d’exil ont créé des cadres, une confiance et des contentieux avec les nationalistes restés dans le pays.

Après la chute de Saddam en 2003, Badr a intégré les institutions, tandis que de nouveaux groupes ont combattu les forces américaines. La force Al-Qods a fourni entraînement et armes selon les autorités américaines. Les rivalités entre courant sadriste, partis religieux et factions pro-iraniennes ont empêché une direction unique.

Le retrait américain de 2011 n’a pas supprimé ces structures. La guerre syrienne puis le retour de l’organisation État islamique ont donné une nouvelle fonction aux combattants et renforcé les liens transfrontaliers.

2014

La mobilisation a répondu à un effondrement réel de la sécurité

Lorsque Daech prend Mossoul en juin 2014 et menace Bagdad, l’ayatollah Ali al-Sistani appelle les citoyens à défendre le pays. Des dizaines de formations rejoignent le Hachd : factions proches de l’Iran, unités liées aux sanctuaires, groupes minoritaires et mobilisations locales.

L’Iran fournit rapidement conseillers, armes et coordination. Qassem Soleimani apparaît sur les fronts. Les États-Unis soutiennent en parallèle les forces irakiennes. Cette convergence de fait contre Daech a donné aux factions une légitimité de combat et un accès au budget.

La victoire territoriale annoncée en 2017 ne règle pas leur statut. La dissolution aurait laissé des combattants et réseaux sans place ; l’intégration sans réforme a importé les chaînes partisanes dans l’État.

Institution et autonomie

Un organisme public dont certaines unités échappent au commandement effectif

Le Hachd relève formellement du commandant en chef, le Premier ministre. Il reçoit salaires et équipements. Des ordres ont cherché à standardiser grades, bases et activités économiques. L’application varie selon les factions et le rapport de force.

Une unité peut obéir pour la lutte contre Daech et conserver une capacité clandestine contre une base américaine. Les noms de façade revendiquant des attaques compliquent l’attribution. Le gouvernement condamne parfois une action sans pouvoir arrêter les responsables.

Cette ambiguïté protège la faction et offre à l’Iran une distance. Elle affaiblit la souveraineté irakienne, car une riposte étrangère frappe le territoire pour une décision que Bagdad dit ne pas avoir prise.

Partis et économie

Le fusil se prolonge dans le Parlement, les marchés et les frontières

Des mouvements liés aux factions participent aux élections et coalitions. Ils négocient ministères, emplois et lois. Cette participation peut intégrer les intérêts dans un jeu pacifique ; elle peut aussi protéger l’aile armée de la responsabilité.

Les postes frontaliers, contrats, entreprises et réseaux informels fournissent des revenus. Leur mesure est opaque. L’accès à l’État permet patronage et services locaux, renforçant une base qui ne dépend pas seulement de Téhéran.

Les mouvements de protestation de 2019 ont dénoncé corruption, chômage et ingérences étrangères. Des groupes armés et forces de sécurité ont été accusés de violences. Cette crise a montré qu’une légitimité acquise contre Daech ne garantissait pas une légitimité politique permanente.

Attaquer les Américains

La pression sur les bases expose l’Irak aux représailles

Depuis 2017, des factions ont multiplié roquettes et drones contre les forces américaines en Irak et Syrie. Après octobre 2023, le rythme a augmenté. L’attaque de Tower 22 en Jordanie en janvier 2024, revendiquée par une coalition de groupes irakiens, a tué trois militaires américains et déclenché des frappes.

Téhéran et certains dirigeants irakiens ont ensuite cherché à contenir l’escalade. Cette séquence illustre le problème de contrôle : une frappe tactique peut franchir le seuil politique d’un autre État. Les factions disposent d’une initiative, mais subissent des pressions iraniennes et irakiennes.

Le gouvernement négocie la transformation de la mission de coalition contre Daech. Une présence américaine réduite enlèverait une cible et un argument aux factions, sans résoudre leur autonomie ni les besoins de formation irakiens.

La guerre contre l’Iran

Certaines factions ont répondu, Bagdad a cherché à ne pas devenir un front

L’ODNI rapporte qu’en 2026 certaines milices chiites irakiennes ont répondu à l’appel iranien en attaquant des bases américaines et en causant des dégâts. Cette évaluation est américaine ; elle confirme toutefois que le réseau conservait des capacités après les revers du Levant.

L’Irak avait intérêt à empêcher les tirs et survols de transformer son territoire en champ de bataille. Il entretient des relations économiques avec l’Iran et sécuritaires avec les États-Unis, tout en cherchant une politique arabe plus équilibrée. Toute faction qui impose la guerre met en danger cette stratégie.

Les attaques de drones non revendiquées après les frappes nucléaires de juin 2025 avaient déjà montré la zone grise. L’absence de revendication ne permet pas d’attribuer automatiquement ; elle révèle la difficulté de contrôle et de preuve.

Réformer sans nouvelle guerre civile

Commandement unifié, démobilisation sélective et place politique

Une dissolution brutale pourrait provoquer une résistance et priver l’État de combattants utiles contre les cellules de Daech. Une intégration nominale laisse les chaînes intactes. La réforme doit distinguer unités professionnelles, partis, activités économiques et groupes impliqués dans des attaques illégales.

Le paiement individuel, l’affectation hors des fiefs, l’audit des effectifs et le contrôle des armes lourdes renforceraient le commandement. Les responsables politiques doivent renoncer à des unités privées. Les violations exigent des enquêtes crédibles, quelle que soit la faction.

L’Iran peut accepter une institutionnalisation qui préserve des relations mais réduit l’usage autonome, ou bloquer pour conserver un levier. Les autorités irakiennes ont besoin d’une coalition sociale assez large pour que la réforme ne soit pas présentée comme anti-chiite ou pro-américaine.

Réponse à la problématique

Les factions proches de l’Iran sont devenues puissantes parce qu’elles ont combattu des menaces réelles et se sont intégrées à l’économie politique irakienne. Elles ne sont ni de simples marionnettes ni des unités ordinaires de l’État. Le défi est de préserver les compétences contre Daech tout en supprimant le droit autonome de déclencher une guerre. La souveraineté se mesurera à une chaîne de commandement effective, pas à un décret de dissolution.

Sources principales

Hachd, attaques et politique irakienne

À lire ensuite

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Nasser AL SABRI
Nasser AL SABRI
Journaliste indépendant

Analyste en géopolitique, anthropologie politique et relations internationales.