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Vol. XII N° 47 · 2026 Encyclopédie géopolitique
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Iran et Irak

Iran–Irak : l’interdépendance qui protège Bagdad et limite sa souveraineté

La guerre de 1980-1988 a laissé place à une relation dense faite de commerce, de pèlerinages, d’énergie et de partis armés. L’Iran dispose de relais puissants en Irak, mais Bagdad n’est ni un satellite ni un terrain passif : il cherche à tirer parti de ses voisins sans devenir leur champ de bataille.

Par Nasser Al-Sabri 10 juillet 2026 Lecture : 17 min de lecture Dossier : Iran
Relations politiques, économiques et sécuritaires entre l’Iran et l’Irak
Mots-clésIrakmilicesénergiesouveraineté

L’Iran et l’Irak partagent près de 1 600 kilomètres de frontière, des bassins fluviaux, des champs d’hydrocarbures et des lieux saints qui attirent des millions de pèlerins. Ils ont aussi mené entre 1980 et 1988 l’une des guerres les plus meurtrières de la fin du XXe siècle. Cette proximité produit une relation paradoxale : aucune capitale irakienne ne peut ignorer Téhéran, mais trop de dépendance ravive le nationalisme irakien et le souvenir de la guerre.

Depuis la chute de Saddam Hussein en 2003, l’influence iranienne s’exerce par plusieurs voies à la fois. Relations d’État, commerce frontalier, partis chiites, institutions religieuses de Najaf, groupes armés et réseaux d’affaires ne forment pas une chaîne unique. Certains coopèrent avec l’Iran par conviction, d’autres pour obtenir des ressources, d’autres encore négocient simultanément avec Washington, Ankara et les monarchies arabes.

Le pouvoir iranien en Irak est profond parce qu’il traverse la société et les institutions ; il reste incomplet parce que les acteurs irakiens transforment chaque dépendance en levier de négociation.

Analyse geopolô
Une mémoire de guerre

Huit années de conflit empêchent toute lecture d’une solidarité chiite automatique

Saddam Hussein a envahi l’Iran en septembre 1980, espérant profiter du désordre révolutionnaire. La guerre a fixé la frontière sans victoire décisive après des offensives, des attaques de villes, l’emploi d’armes chimiques par l’Irak et des pertes humaines massives. Le cessez-le-feu de 1988 a laissé des sociétés traumatisées et militarisées.

Des opposants irakiens chiites et kurdes ont trouvé refuge en Iran. Le Conseil suprême de la révolution islamique en Irak et sa brigade Badr ont été construits dans cet exil. Lorsque le régime baassiste est tombé en 2003, ces réseaux sont revenus avec une expérience organisationnelle, des armes et des liens personnels qui ont donné à Téhéran une longueur d’avance.

Mais les grands mouvements chiites ne se confondent pas. L’autorité religieuse de Najaf défend une tradition distincte de la tutelle politique du juriste appliquée en Iran. Le courant sadriste possède une base nationaliste et populaire. La mémoire des soldats irakiens morts contre l’Iran reste une ressource politique.

Après 2003

Le nouvel ordre a ouvert l’État à des alliés de Téhéran sans supprimer les autres influences

L’invasion américaine a éliminé le principal adversaire régional de l’Iran. Les institutions fondées sur les élections ont favorisé les partis représentant la majorité chiite, dont plusieurs avaient vécu en exil. Téhéran a entretenu des liens avec des formations concurrentes afin de ne pas dépendre d’un seul interlocuteur.

Les États-Unis ont pourtant conservé une présence militaire, formé des forces et soutenu les institutions irakiennes. Le gouvernement de Bagdad a donc appris à gérer deux partenaires antagonistes. Il a besoin de la coopération américaine contre l’organisation État islamique et de l’accès financier international ; il ne peut provoquer un voisin capable d’agir sur sa politique intérieure et ses frontières.

Cette stratégie d’équilibre apparaît dans les condamnations irakiennes des violations de son territoire, qu’elles viennent des États-Unis, d’Israël, de la Turquie ou de l’Iran. Elle ne produit pas toujours une capacité d’empêcher les frappes. Elle fixe néanmoins une doctrine : aucune puissance ne doit considérer l’espace irakien comme une profondeur gratuite.

Les Hachd al-Chaabi

Une mobilisation contre Daech devenue institution, coalition et économie

En 2014, l’effondrement de plusieurs unités devant Daech et l’appel à la mobilisation de l’ayatollah Ali al-Sistani ont favorisé la création des Forces de mobilisation populaire. Des groupes anciens soutenus par l’Iran, des volontaires liés aux sanctuaires et des unités locales ont combattu sous une même bannière sans devenir homogènes.

La loi irakienne a ensuite intégré les Hachd à l’appareil de sécurité. Certaines organisations, dont Kataeb Hezbollah et Asaib Ahl al-Haq, entretiennent une proximité idéologique ou opérationnelle avec Téhéran. Elles possèdent aussi des partis, des budgets et des intérêts économiques irakiens. Les qualifier uniquement de « proxys » éclaire l’aide iranienne mais sous-estime leur implantation.

Le problème de souveraineté tient au double statut. Une force financée par l’État peut suivre des décisions qui ne passent pas par la chaîne de commandement officielle. Les attaques de 2023-2024 contre les forces américaines, puis les débats sur une possible riposte israélienne, ont montré le coût national d’actions décidées par une fraction armée.

Une dépendance électrique

Le gaz iranien alimente des centrales irakiennes que les sanctions compliquent

Malgré ses réserves de pétrole et de gaz, l’Irak manque d’électricité en été. Infrastructures endommagées, pertes de réseau, consommation subventionnée et torchage d’une partie du gaz associé ont retardé l’autonomie. Des centrales dépendent du gaz iranien ; des importations directes d’électricité complètent le système.

L’Agence américaine d’information sur l’énergie indique que les exportations iraniennes d’électricité vers l’Irak ont diminué de 7,4 térawattheures après 2020 à 3,1 TWh en 2023, en raison des pénuries iraniennes et des difficultés de paiement. Les fonds dus à l’Iran ont été placés dans des comptes restreints afin de respecter les sanctions américaines, créant des dettes et des interruptions.

Bagdad développe le captage de gaz torché, des connexions avec le Golfe, la Jordanie et la Turquie, et a contracté du gaz turkmène devant transiter par le réseau iranien. La diversification diminue un risque de rupture ; elle ne doit pas être confondue avec une rupture politique avec Téhéran.

Commerce et société

La frontière lie marchés, sanctuaires et familles au-delà des gouvernements

L’Iran exporte vers l’Irak nourriture, matériaux, produits manufacturés, services et énergie. Les provinces frontalières dépendent de ces flux, souvent plus disponibles que les marchandises venues de ports lointains. La dépréciation du rial rend certains produits compétitifs et encourage aussi la contrebande.

Les pèlerinages vers Najaf, Kerbala, Kazimayn et Samarra font circuler visiteurs et revenus. L’Arbaïn constitue un événement transnational majeur. Les institutions religieuses irakiennes conservent cependant leurs propres autorités, financements et orientations ; la circulation des croyants n’installe pas une direction iranienne.

Les mobilisations de 2019 ont révélé une colère contre la corruption, les services défaillants et l’ingérence étrangère. Des consulats iraniens ont été attaqués. Les manifestants chiites du sud ont démontré qu’une identité confessionnelle commune pouvait accompagner un rejet de l’influence de Téhéran.

Eau et frontière kurde

Les ressources et les groupes kurdes créent des frictions moins visibles que les milices

Les affluents venant d’Iran participent aux débits irakiens déjà affectés par les barrages, la sécheresse, la chaleur et les prélèvements turcs. La gestion de l’eau devient une question de sécurité alimentaire et de déplacement interne. Elle exige des données partagées que les négociations régionales fournissent imparfaitement.

Au Kurdistan irakien, l’Iran vise des organisations kurdes iraniennes qu’il accuse d’abriter des combattants. Des frappes iraniennes ont touché le territoire irakien. Bagdad et Erbil ont renforcé certaines mesures frontalières, mais refusent que cette coopération autorise une action militaire unilatérale.

Le Kurdistan est aussi un espace de commerce et une interface avec les États-Unis et la Turquie. Les rivalités entre partis kurdes modulent l’accès des puissances voisines. Ici encore, l’influence fonctionne par relations multiples, pas par contrôle territorial continu.

Bagdad médiateur

La neutralité active est un intérêt irakien, pas une posture morale

L’Irak a accueilli des discussions entre l’Iran et l’Arabie saoudite en 2021 et 2022. Cette médiation cherchait à diminuer les tensions qui se répercutent sur son territoire. Elle signalait aussi le retour d’une diplomatie irakienne après des décennies où le pays était principalement décrit comme objet d’intervention.

Lors du conflit de juin 2025, Bagdad a tenté d’éviter l’engagement. Le CRS rapporte des attaques de drones non revendiquées contre des sites du Kurdistan et des lieux accueillant des forces américaines après les frappes américaines en Iran. L’opacité protège parfois les auteurs, mais place le gouvernement devant des faits accomplis.

La guerre régionale de 2026 renforce la même contrainte. Si l’espace irakien sert à frapper l’Iran ou si des groupes irakiens attaquent au nom de Téhéran, Bagdad risque des représailles et une crise financière. Empêcher l’entraînement dans le conflit est donc le cœur de sa politique extérieure.

Vers une relation d’État

Réduire les dépendances sans fabriquer une hostilité permanente

L’objectif réaliste n’est pas d’expulser l’influence iranienne : la frontière, le commerce et les liens politiques la rendent structurelle. Il consiste à replacer les décisions de sécurité sous commandement public, rendre les financements transparents et empêcher les armes autonomes de dicter la politique étrangère.

L’autonomie énergétique donnera à Bagdad une marge considérable. Capturer le gaz aujourd’hui brûlé, moderniser le réseau et facturer plus efficacement sont des transformations domestiques. Elles réduisent la vulnérabilité aux coupures iraniennes et aux décisions américaines sur les sanctions.

L’Iran gagnerait lui aussi à privilégier la relation interétatique. Des groupes armés incontrôlés peuvent conserver un pouvoir de nuisance, mais ils alimentent un nationalisme qui menace tous les liens iraniens. Une influence acceptée est moins spectaculaire qu’une milice ; elle résiste mieux aux alternances.

Réponse à la problématique

L’Irak n’est ni détaché de l’Iran ni absorbé par lui. Téhéran possède des relais militaires, politiques, économiques et religieux que peu de puissances peuvent égaler, mais chacun est soumis à des intérêts irakiens et à une contestation nationale. La souveraineté de Bagdad progressera moins par une rupture géopolitique que par le contrôle des armes, l’autonomie électrique et une diplomatie capable de maintenir plusieurs partenariats.

Sources principales

État, énergie et influence

À lire ensuite

Examiner le levier armé : les milices chiites irakiennes.

Nasser AL SABRI
Nasser AL SABRI
Journaliste indépendant

Analyste en géopolitique, anthropologie politique et relations internationales.