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Vol. XII N° 47 · 2026 Encyclopédie géopolitique
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Institutions et pouvoir

Assemblée des experts : un pouvoir immense exercé une fois par génération

Élue pour huit ans mais filtrée par le Conseil des gardiens, l’Assemblée de 88 religieux est censée choisir, surveiller et révoquer le Guide. La succession de mars 2026 a révélé à la fois son utilité constitutionnelle et son manque de transparence.

Par Nasser Al-Sabri 10 juillet 2026 Lecture : 14 min de lecture Dossier : Iran
Assemblée des experts en Iran
Mots-clésAssemblée des expertssuccessionclergéMojtaba Khamenei

L’Assemblée des experts possède une compétence que n’a aucun autre organe iranien : choisir le Guide, contrôler qu’il conserve les qualités requises et le révoquer s’il devient incapable d’exercer sa fonction. Ce pouvoir est si rare qu’il peut sembler théorique pendant des décennies. Il est devenu décisif le 28 février 2026, lorsque la mort d’Ali Khamenei a obligé les 88 religieux élus en 2024 à organiser une succession sous les frappes.

La désignation de Mojtaba Khamenei le 8 mars a démontré que la procédure pouvait produire rapidement un titulaire. Elle n’a pas permis au public de connaître le détail des candidatures, des débats ou du vote. L’Assemblée fonctionne donc comme un organe de continuité plus que comme un parlement délibérant sous le regard des citoyens. Pour comprendre son rôle, il faut distinguer la compétence juridique, la composition contrôlée de ses membres et les rapports de force informels qui précèdent la réunion.

L’Assemblée ne gouverne presque jamais au quotidien ; elle détermine pourtant qui dispose du dernier mot lorsque le système traverse sa crise la plus grave.

Analyse geopolô
Composition

Une élection populaire précédée d’une sélection cléricale

Les membres sont élus au suffrage direct pour huit ans dans des circonscriptions provinciales. Tous doivent démontrer une compétence religieuse suffisante pour évaluer un juriste islamique. Le Conseil des gardiens vérifie les candidatures, notamment au moyen d’examens et d’une appréciation du parcours politique. Cette étape limite fortement la compétition avant que les électeurs ne votent.

En 2024, 144 candidats concouraient pour 88 sièges selon les chiffres communiqués par le ministère de l’Intérieur. Le taux de participation combiné aux élections législatives et à l’Assemblée a été annoncé à 41 %, soit environ 25 millions de votants sur 61,17 millions d’inscrits. Ce chiffre officiel indiquait déjà une mobilisation réduite par rapport à des scrutins antérieurs. Dans plusieurs circonscriptions, le faible nombre de candidats limitait la possibilité de sanctionner une orientation politique.

Le problème de légitimité vient de cette double structure. L’élection donne à l’Assemblée une base populaire indirecte pour choisir le Guide. Le filtrage par un Conseil dont la moitié des membres est nommée par le Guide sortant réduit l’indépendance du choix. L’organe qui doit surveiller la direction est composé selon des règles largement influencées par cette même direction.

La fonction de surveillance

Un contrôle constitutionnel dont le public voit peu les preuves

La Constitution prévoit que l’Assemblée examine la permanence des qualités exigées du Guide. Des commissions internes recueillent des informations et rencontrent des responsables. Les séances ne produisent toutefois pas un contrôle public comparable à celui d’une commission parlementaire ouverte : peu de documents détaillés expliquent les questions posées, les désaccords ou les conclusions.

Cette discrétion est justifiée par la sécurité de la fonction et la sensibilité des informations. Elle protège aussi l’Assemblée de la pression populaire. Elle rend presque impossible de distinguer une surveillance réelle d’une ratification. Durant le long mandat d’Ali Khamenei, aucune procédure publique de mise en cause n’a menacé sa position malgré les débats sur sa santé, la répression et les choix stratégiques.

Le pouvoir de révocation doit donc être compris comme une option de dernier ressort. Il pourrait servir si une coalition cléricale et sécuritaire jugeait le Guide incapable. Utilisé contre un dirigeant disposant encore des commandements, il provoquerait une crise institutionnelle. Son efficacité dépend moins du texte que de l’accord préalable des forces capables de faire exécuter la décision.

Les précédents

1989 et 2026 : deux successions rapides, deux rapports différents à la légitimité

En 1989, l’Assemblée choisit Ali Khamenei après la mort de Khomeini. Son rang religieux inférieur à celui attendu par l’ancienne rédaction constitutionnelle contribua à la révision des critères. Le choix répondait à la nécessité de préserver l’unité après huit années de guerre avec l’Irak et au moment où le système réorganisait la présidence et la direction.

En 2026, le contexte était encore plus brutal. Le Guide avait été tué par une frappe étrangère ; les États-Unis et Israël poursuivaient une campagne contre le commandement et les capacités militaires. Israël a déclaré avoir frappé des bâtiments de l’Assemblée et voulu empêcher la désignation d’un nouveau dirigeant. Cette affirmation israélienne, contestée sur le plan juridique et politique, signifie que le processus constitutionnel lui-même est devenu un objectif de guerre.

La nomination de Mojtaba a été annoncée par les médias d’État le 8 mars. Des informations contradictoires ont circulé sur la participation de tous les membres et les pressions exercées. Faute de procès-verbal public exhaustif, il faut distinguer le fait établi — l’annonce officielle de la décision — des interprétations sur la manière dont le consensus a été obtenu.

Le poids des Gardiens

Le vote formalise probablement un accord préparé ailleurs

Dans un système où le Guide commande les forces armées, choisir son successeur touche directement les intérêts des Gardiens. Ceux-ci disposent du renseignement, de la sécurité des réunions et des moyens de protéger ou d’isoler les acteurs pendant la guerre. Leur préférence ne peut être ignorée, sans que cela prouve qu’ils aient dicté chaque bulletin.

Les grands choix sont souvent préparés par des consultations entre le bureau du Guide, des responsables religieux, les chefs militaires, la justice et des dirigeants politiques. L’Assemblée transforme ce compromis en décision constitutionnelle. Cette fonction n’est pas vide : sans elle, la succession reposerait sur un rapport de force ouvert. Mais elle ne signifie pas que les 88 membres partent de zéro le jour du vote.

Le profil de Mojtaba, proche des réseaux du bureau de son père et des appareils sécuritaires, suggère que la priorité était la continuité du commandement. Un candidat plus indépendant aurait pu disposer d’un prestige religieux supérieur mais créer davantage d’incertitude sur les nominations et la conduite de la guerre.

La légitimité

Le choix d’un fils transforme le coût politique de l’opacité

La République islamique se définit contre la monarchie héréditaire. La désignation du fils d’Ali Khamenei ne viole pas automatiquement la Constitution, qui ne l’interdit pas si le candidat remplit les critères. Elle crée cependant une apparence dynastique que la procédure fermée ne permet pas de dissiper facilement.

Pour les partisans, la guerre justifiait de choisir une personne connaissant le centre du pouvoir et capable de préserver la ligne. Pour les opposants, l’Assemblée a ratifié une succession décidée par le cercle sécuritaire. Entre ces récits, la donnée manquante est la délibération : quels autres candidats ont été examinés, selon quels critères et avec quels désaccords ?

L’Assemblée pourrait renforcer sa crédibilité par des rapports plus précis sur son contrôle, sans révéler des informations opérationnelles. Mais la transparence comporte un risque pour un système fondé sur l’unité publique. Reconnaître des divergences au sommet peut alimenter la compétition factionnelle ; les cacher nourrit l’idée que l’institution est décorative.

Après la désignation

Le véritable test commence lorsque la guerre ne suffit plus à imposer l’unité

L’Assemblée conserve le devoir de surveiller Mojtaba Khamenei. Sa proximité familiale avec le précédent Guide rend cette mission plus sensible. Toute critique peut être interprétée comme une remise en cause de la continuité ; toute absence de critique renforce l’accusation de dépendance.

Les décisions sur le cessez-le-feu, les inspections nucléaires, la reconstruction des missiles et les libertés intérieures fourniront des tests concrets. Si le Guide échoue à arbitrer ou si sa santé pose problème, l’Assemblée devra choisir entre attendre, intervenir discrètement ou utiliser une prérogative publique qu’elle n’a jamais exercée contre un dirigeant installé.

L’organe restera donc central précisément parce qu’il est rarement visible. Il fournit une procédure de remplacement évitant que la mort du Guide ne transforme immédiatement les rivalités en affrontement. Sa faiblesse est que la sélection en amont et l’opacité réduisent la légitimité démocratique du résultat.

Réponse à la problématique

L’Assemblée des experts n’est ni un simple décor ni un contre-pouvoir quotidien. Elle est une institution d’assurance du régime : filtrée, discrète et mobilisée lorsque la continuité est menacée. En mars 2026, elle a rempli rapidement sa fonction constitutionnelle, mais le choix du fils du Guide défunt et l’absence de délibération publique ont accru le doute sur son autonomie.

Sources principales

Documents de référence

À lire ensuite

Prolonger l’analyse : lire les pouvoirs du nouveau Guide, puis le filtrage exercé par le Conseil des gardiens.

Nasser AL SABRI
Nasser AL SABRI
Journaliste indépendant

Analyste en géopolitique, anthropologie politique et relations internationales.