Le rapport de force issu de la reprise du Haut-Karabakh par l’Azerbaïdjan en septembre 2023 a profondément déséquilibré le Caucase du Sud. Pourtant, l’affrontement n’est pas devenu « essentiellement énergétique ». Ses racines demeurent territoriales, historiques et nationales ; l’exode de la population arménienne du Haut-Karabakh en est la conséquence humaine centrale, rappelée dans ce briefing du service de recherche du Parlement européen. L’énergie et les routes commerciales influencent désormais les termes de l’après-guerre, mais elles n’expliquent pas seules le conflit.
Le changement majeur est diplomatique. Le 8 août 2025, l’Arménie et l’Azerbaïdjan ont paraphé à Washington un accord de paix. Le texte publié par le ministère arménien des Affaires étrangères prévoit la reconnaissance mutuelle de la souveraineté et des frontières, l’absence de revendications territoriales et la poursuite de la délimitation. Un texte paraphé n’est toutefois pas encore une paix irréversible : entrée en vigueur, mise en œuvre, confiance et normalisation restent distinctes.
Cette distinction est particulièrement importante dans un espace où les cartes soviétiques, les enclaves, les routes interrompues et les mémoires de déplacement se superposent. La victoire militaire a réglé la question du contrôle du Haut-Karabakh au profit de Bakou, mais elle n’a pas automatiquement établi les règles de coexistence entre deux États dont la frontière reste partiellement délimitée. Le centre de gravité du conflit se déplace ainsi du contrôle d’un territoire contesté vers les conditions de circulation, de sécurité et de reconnaissance dans l’après-guerre.
Après le Karabakh, la bataille des connexions
L’Azerbaïdjan veut une liaison continue entre son territoire principal et la république autonome du Nakhitchevan, séparée par la province arménienne du Syunik. La Turquie y voit un accès plus direct à l’Azerbaïdjan puis à l’Asie centrale. L’Arménie peut, elle, sortir de son enclavement et percevoir des recettes de transit, à condition que l’ouverture ne réduise pas sa souveraineté à une formule juridique.
Le vocabulaire est politiquement chargé. « Corridor de Zanguezour » suggère, pour Bakou, une circulation sans obstacle ; à Erevan, le mot « corridor » a longtemps été compris comme un risque d’extraterritorialité. Le projet désormais appelé Trump Route for International Peace and Prosperity (TRIPP) tente de dépasser ce conflit sémantique par un montage arméno-américain. Les positions exprimées en 2023 ne décrivent donc plus entièrement le cadre négocié en 2026, même si les anciennes inquiétudes continuent d’influencer sa réception.
La connexion au Nakhitchevan possède plusieurs sens simultanés. Pour l’Azerbaïdjan, elle réduit la discontinuité territoriale et renforce le lien avec la Turquie. Pour Ankara, elle consolide une ouverture vers la Caspienne et les marchés d’Asie centrale. Pour l’Arménie, elle peut réinsérer le Syunik dans les échanges régionaux après des décennies de frontières fermées. La même infrastructure apparaît donc comme un instrument d’unification nationale à Bakou, de projection régionale à Ankara et de désenclavement conditionnel à Erevan.
Cette pluralité explique pourquoi une route ne peut être évaluée seulement par sa rentabilité commerciale. Le statut des contrôles, la présence des autorités arméniennes et la manière de résoudre un incident comptent autant que le tracé. Dans un contexte de confiance faible, une procédure douanière devient une question de souveraineté et un arrêt de circulation peut être interprété comme une pression politique.
Ce que prévoit réellement le TRIPP
L’accord-cadre signé par l’Arménie et les États-Unis le 26 mai 2026 affirme que l’Arménie conserve sa pleine souveraineté, sa juridiction, la sécurité, les douanes et le contrôle des frontières dans les zones du projet. Il envisage une société commune détenue à 74 % par une entité américaine liée à la DFC et à 26 % par l’Arménie, avec des droits initiaux de développement sur 49 ans. Le texte officiel du cadre TRIPP prévoit des décisions réservées exigeant un consentement mutuel et la possibilité d’une extension de cinquante ans.
Le compromis est réel, mais pas dépourvu d’asymétrie. Erevan garde formellement les fonctions souveraines ; l’entité américaine disposerait d’une participation de contrôle dans la société de développement. Le dispositif doit encore être traduit en concessions, tracés, financements, procédures douanières et règles de sécurité. Affirmer que la route est déjà ouverte serait donc faux.
Bakou présente de son côté le TRIPP comme une connexion multimodale susceptible d’intégrer transport, énergie et données. Cette formulation figure dans la charte de partenariat stratégique Azerbaïdjan–États-Unis publiée par la présidence azerbaïdjanaise. Elle établit la position officielle de Bakou et de Washington ; elle ne prouve pas que chaque infrastructure envisagée dispose déjà d’un financement ou d’un calendrier.
Le texte distingue nettement la souveraineté publique de la gouvernance économique. La juridiction, la sécurité, les douanes et l’immigration restent arméniennes. La société de développement, majoritairement détenue par une entité américaine, organiserait pour sa part les concessions et sélectionnerait des partenaires. Des décisions réservées exigeraient un consentement mutuel. Ce partage vise à rendre compatible la maîtrise territoriale d’Erevan avec une implication américaine suffisamment forte pour crédibiliser le projet.
La portée du dispositif dépend cependant de documents qui ne sont pas encore tous constitués. La charte de la société, les accords d’actionnaires, le découpage des zones, les concessions et les règles de fonctionnement quotidien donneront un contenu pratique aux principes. Rail, route, fibre optique, interconnexions électriques et pipelines figurent parmi les modalités possibles ; leur inscription dans le cadre ne signifie ni qu’ils seront tous retenus ni que leur financement est assuré.
Cette différence entre droit et infrastructure est décisive. Le cadre ouvre une possibilité politique de transit continu entre l’Azerbaïdjan et le Nakhitchevan sur le territoire arménien. Le volume des flux, les tarifs, le calendrier et la viabilité commerciale relèvent d’une phase ultérieure. Le TRIPP existe donc comme architecture intergouvernementale, pas encore comme corridor matériel achevé.
Le TRIPP n’est pas encore un corridor énergétique
Le cadre autorise de futurs projets de pétrole, de gaz et d’électricité, mais sa fonction immédiate est d’abord multimodale : route, rail, frontière et fibre optique. Aucun pipeline opérationnel ne traverse aujourd’hui le Syunik dans le cadre du TRIPP. Présenter le projet comme un nouveau gazoduc européen confond une possibilité juridique avec une infrastructure financée et construite.
Les hydrocarbures azerbaïdjanais empruntent déjà un système qui contourne l’Arménie : l’oléoduc Bakou–Tbilissi–Ceyhan passe par la Géorgie et la Turquie ; le corridor gazier sud relie le champ de Shah Deniz à l’Europe via le South Caucasus Pipeline, TANAP et TAP. Selon la Commission européenne, l’Azerbaïdjan fournit environ 4 % de la demande gazière de l’Union. C’est une source de diversification appréciable, pas un substitut à lui seul aux volumes russes d’avant 2022.
En 2024, Bakou a fourni plus de 25 milliards de mètres cubes de gaz à l’ensemble de ses clients, dont environ 13 milliards aux États membres de l’UE, d’après une déclaration conjointe Commission européenne–Azerbaïdjan. Comme il s’agit d’une communication politique des partenaires énergétiques, elle établit les volumes annoncés et leur position commune, pas une évaluation indépendante des droits humains ni de la soutenabilité de l’expansion.
L’intérêt européen tient donc moins à un remplacement massif qu’à une diversification marginale mais stratégique. Dans un système gazier, un fournisseur supplémentaire peut améliorer la négociation et la résilience même s’il reste minoritaire dans la consommation totale. Cette utilité donne à Bakou une audience politique accrue à Bruxelles, sans rendre l’Union dépendante d’une seule route caucasienne.
Le corridor existant par la Géorgie conserve par ailleurs un avantage considérable : il est construit, raccordé et exploité. Une éventuelle infrastructure par le Syunik ne l’effacerait pas nécessairement. Elle pourrait créer une redondance ou servir d’autres marchés, à condition que le coût, les contrats et la stabilité frontalière la rendent viable. Le débat énergétique porte ainsi sur une option de long terme, tandis que l’enjeu immédiat du TRIPP demeure la connectivité terrestre.
Pour l’Arménie, l’enjeu énergétique est aussi russe
Le profil énergétique de l’Agence internationale de l’énergie, fondé principalement sur des données de 2020 et 2021, estimait que le pays importait 78,6 % de son approvisionnement énergétique total et que la Russie fournissait 87,7 % de son gaz, le reste venant d’Iran. Ces données de l’AIE sont anciennes et doivent être lues comme une structure de dépendance, non comme une photographie exacte de 2026.
Le TRIPP pourrait élargir la marge d’Erevan si des interconnexions électriques, des échanges et une concurrence entre routes se matérialisaient. Mais une voie de transit ne diversifie pas automatiquement les contrats de gaz, le combustible nucléaire ou la propriété des réseaux. L’autonomie énergétique dépend de la variété des fournisseurs, de la réversibilité des infrastructures, des stocks et de la capacité réglementaire ; le corridor ne touche directement qu’une partie de cet ensemble.
La Russie conserve donc des leviers malgré l’affaiblissement de son rôle sécuritaire depuis 2023. Ses entreprises, ses réseaux et les habitudes techniques arméniennes ne disparaissent pas avec l’arrivée d’un projet américain. La transformation géopolitique du Caucase ressemble moins à une substitution instantanée de Washington à Moscou qu’à une diversification progressive des dépendances d’Erevan.
Turquie, Iran, Russie, UE et États-Unis : cinq calculs
La Turquie recherche la continuité terrestre avec l’Azerbaïdjan et, au-delà, une place accrue dans les échanges transcaspiennes. La normalisation avec l’Arménie pourrait également donner à Ankara une influence économique obtenue par l’ouverture plutôt que par l’isolement. Son soutien à Bakou demeure central, mais une paix fonctionnelle augmenterait la valeur des routes qu’elle cherche à relier.
L’Iran aborde le projet sous l’angle de sa frontière avec l’Arménie. Une liaison extraterritoriale ou un dispositif étranger ayant une fonction sécuritaire près de son territoire serait perçu comme une réduction de sa profondeur régionale. Le maintien déclaré de la souveraineté arménienne répond en partie à cette inquiétude, sans dissiper la méfiance envers une présence économique américaine durable.
La Russie perd une partie de son ancien rôle de contrôleur des liaisons et de garant sécuritaire. Le dispositif envisagé après la guerre de 2020 donnait aux gardes-frontières russes une place que le cadre arméno-américain ne reproduit pas. Moscou reste toutefois présent par ses relations économiques, militaires et énergétiques, ce qui lui laisse des capacités d’influence même si son monopole d’intermédiation s’érode.
Les États-Unis obtiennent avec le TRIPP un levier commercial et politique de longue durée au cœur du Caucase. Leur participation peut fournir une garantie politique informelle contre la coercition, sans équivaloir à une alliance militaire avec l’Arménie. L’Union européenne privilégie de son côté la paix, la connectivité et la diversification. Son partenariat de connectivité signé en mai 2026 couvre transports, numérique et énergie, dans une logique compatible mais distincte de l’investissement américain.
Ces intérêts ne font pas du Caucase une simple guerre par procuration. Bakou et Erevan utilisent la concurrence des puissances pour améliorer leur marge de manœuvre. Le risque vient du décalage entre le langage des partenaires — « connectivité », « paix », « prospérité » — et les perceptions locales de sécurité, de mémoire et de souveraineté.
Trois trajectoires possibles
Intégration négociée. L’accord de paix entre en vigueur, les contrôles frontaliers deviennent rapides et le TRIPP attire des projets viables. L’Arménie gagne des accès nouveaux sans perdre la maîtrise administrative de son territoire.
Infrastructure sans réconciliation. Certains tronçons fonctionnent, mais les contentieux frontaliers et la méfiance persistent. Le corridor devient alors un objet de pression périodique plutôt qu’un bien commun régional.
Blocage géopolitique. Le financement, les procédures ou l’opposition des voisins retardent les travaux ; les anciennes routes via la Géorgie et l’Iran conservent leur centralité. Aucun de ces scénarios n’est acquis : le texte-cadre crée une option, pas une garantie de réalisation.
Ces trajectoires peuvent aussi se combiner. Une ligne ferroviaire peut progresser pendant que la délimitation frontalière ralentit, ou des échanges commerciaux peuvent reprendre sans réconciliation sociale. La paix institutionnelle, la circulation matérielle et la mémoire du conflit avancent selon des temporalités différentes. Le succès technique d’une infrastructure ne suffit donc pas à prouver la stabilisation politique, mais son interruption répétée signalerait que l’ancien rapport de force continue de dominer.
Le vrai test : transformer le passage en interdépendance
Le TRIPP aura un effet stabilisateur si les deux sociétés retirent un intérêt de sa continuité et si une interruption devient coûteuse pour chacune. Une simple route permettant à l’Azerbaïdjan de traverser l’Arménie sans bénéfice local perceptible pourrait au contraire approfondir le ressentiment. La mise en œuvre se mesurera dans la ratification de la paix, la constitution de la société commune, le tracé, les concessions, le fonctionnement douanier, les premiers financements et l’évolution de la frontière arméno-turque.
L’originalité du nouveau moment caucasien tient ainsi moins à un « enjeu énergétique caché » qu’à une tentative de convertir un rapport de force militaire en architecture de transit. L’énergie augmente la valeur du territoire et attire les puissances extérieures ; elle ne remplace ni le contentieux des frontières, ni les conséquences humaines du Karabakh, ni la question de la souveraineté arménienne. Pour replacer ce basculement dans la recomposition sécuritaire européenne, voir aussi notre analyse sur la guerre en Ukraine.