Au printemps 2019, l’accord nucléaire iranien survivait dans les textes mais perdait sa substance économique. Le 8 mai 2018, Donald Trump avait retiré les États-Unis du Plan d’action global commun, ou JCPOA, puis rétabli les sanctions que Washington avait levées. Un an plus tard jour pour jour, Hassan Rohani annonçait que l’Iran cesserait de respecter certaines limites sur ses stocks d’uranium faiblement enrichi et d’eau lourde si les autres signataires ne rétablissaient pas des échanges économiques effectifs. Kamal Kharazi, ministre des affaires étrangères de 1997 à 2005 puis président du Conseil stratégique iranien des relations étrangères, résumait l’affrontement par une formule : une « guerre psychologique ». Elle ne signifiait pas que la menace était fictive. Elle désignait une crise où chaque mouvement militaire ou nucléaire devait d’abord modifier le calcul de l’autre.1
La séquence est souvent racontée comme un duel entre un président américain imprévisible et un régime iranien défiant. Cette lecture personnalise à l’excès une confrontation structurée par trois ruptures plus profondes : la disparition de la confiance dans les engagements américains, l’incapacité européenne à convertir son soutien politique au JCPOA en protection économique et le choix iranien de faire de la réversibilité nucléaire un instrument de pression. Le risque de guerre vient précisément de l’emboîtement de ces trois logiques. Chacune paraît défensive à celui qui l’emploie et offensive à celui qui la subit.
Un accord encore vivant en droit, déjà asphyxié en pratique
Conclu le 14 juillet 2015 entre l’Iran, les cinq membres permanents du Conseil de sécurité, l’Allemagne et l’Union européenne, le JCPOA associait limitations nucléaires, inspections renforcées et levée de sanctions. La résolution 2231, adoptée à l’unanimité le 20 juillet 2015, avait endossé cet équilibre. L’accord ne réglait ni les missiles iraniens ni les interventions régionales de Téhéran. C’était une limite assumée : isoler le dossier nucléaire afin de rendre possible un compromis vérifiable sur ce seul terrain.
L’administration Trump rejetait précisément ce cloisonnement. Lorsqu’elle annonça le retrait américain, elle présenta la réimposition des sanctions comme le moyen d’obtenir un accord traitant à la fois du nucléaire, des missiles et des activités régionales de l’Iran.2 La « pression maximale » n’avait donc pas pour seul objectif de rétablir une contrainte technique. Elle devait refaçonner la politique étrangère iranienne en utilisant l’accès au dollar, au marché américain et au système financier international comme leviers.
Du point de vue de Téhéran, ce changement transformait un échange négocié en reddition attendue. L’Iran avait accepté des plafonds contrôlables en contrepartie de bénéfices économiques. Or l’effet extraterritorial des sanctions américaines dissuadait les grandes banques, les assureurs et les groupes industriels européens de poursuivre leurs opérations, même lorsque le droit européen les y autorisait. Un accord peut ainsi rester juridiquement en vigueur tout en cessant de produire le principal avantage qui avait justifié sa signature.
La guerre psychologique commence lorsque chacun veut convaincre l’autre que le temps travaille pour lui : Washington mise sur l’usure économique, Téhéran sur le coût nucléaire et régional de l’attente.
L’« électrochoc » iranien : contraindre sans rompre
La décision iranienne du 8 mai 2019 n’était pas une sortie immédiate du JCPOA. Elle consistait à suspendre progressivement certaines obligations tout en maintenant l’accès de l’Agence internationale de l’énergie atomique. Dans son rapport du 31 mai 2019, l’AIEA continuait de vérifier la mise en œuvre des engagements nucléaires iraniens ; les premiers dépassements des limites de stock puis d’enrichissement furent constatés à partir de juillet.3 Téhéran cherchait donc à construire une coercition graduée : assez visible pour alarmer l’Europe, assez réversible pour conserver une porte de négociation.
Kharazi décrivait cette méthode comme un électrochoc destiné à sauver l’accord. L’image est politiquement habile. Elle attribue la dégradation du JCPOA au retrait américain et à l’inaction européenne, tout en présentant les mesures iraniennes comme la réaction du dernier participant encore soucieux de préserver le texte. Mais la stratégie comportait une contradiction. Plus l’Iran augmentait son levier nucléaire, plus il inquiétait les États européens dont il réclamait le soutien. Le moyen choisi pour contraindre les Européens fragilisait leur capacité politique à s’opposer à Washington.
La gradation offrait néanmoins plusieurs avantages à Téhéran. Elle évitait une violation unique et spectaculaire qui aurait pu unir ses adversaires. Elle permettait d’arrêter ou d’inverser chaque étape en échange d’une concession. Elle entretenait surtout l’incertitude sur le moment où l’accumulation de mesures techniques deviendrait une crise stratégique majeure. Ce calendrier mobile faisait du nucléaire non seulement un objet de négociation, mais aussi une horloge diplomatique contrôlée en partie par l’Iran.
INSTEX, ou l’autonomie européenne sans puissance financière
La France, l’Allemagne et le Royaume-Uni annoncèrent le 31 janvier 2019 la création d’INSTEX, un véhicule destiné à faciliter un commerce légitime avec l’Iran sans paiements transfrontaliers classiques. Le mécanisme devait d’abord couvrir les biens pharmaceutiques, médicaux et agroalimentaires.4 Sur le papier, il démontrait que les Européens ne reconnaissaient pas le droit de Washington à dicter l’ensemble de leurs échanges. Dans les faits, son périmètre initial excluait le pétrole, principale source de devises iraniennes, et ne pouvait contraindre les entreprises privées à risquer leur accès au marché américain.
Le problème n’était donc pas seulement la lenteur administrative. INSTEX exposait l’écart entre souveraineté juridique et puissance monétaire. L’Union européenne pouvait déclarer les transactions licites ; elle ne pouvait garantir aux banques qu’elles ne subiraient aucune conséquence aux États-Unis. Le mécanisme dépendait aussi d’une structure miroir iranienne, de procédures contre le blanchiment et d’un accord politique durable des deux côtés.
Le recul permet de mesurer l’échec. Selon les gouvernements actionnaires, INSTEX n’a finalement servi qu’à une transaction de matériel médical au début de 2020 avant d’être liquidé en 2023. Les Européens ont alors imputé son blocage à l’obstruction iranienne ; Téhéran avait, de son côté, toujours jugé le dispositif insignifiant faute de pétrole et de véritables flux bancaires. Ces récits opposés ne changent pas le résultat stratégique : l’Europe a conservé une position diplomatique distincte de Washington sans disposer de l’instrument économique capable de la rendre décisive.
Menacer la guerre pour éviter de la mener
La formule de Kharazi prend tout son sens dans la mise en scène militaire de mai 2019. Le Pentagone déploya le groupe aéronaval de l’USS Abraham Lincoln, une force de bombardiers, le bâtiment amphibie USS Arlington et une batterie Patriot. Le 24 mai, le département de la défense annonça aussi l’envoi d’environ 1 500 militaires supplémentaires, tout en répétant que les États-Unis ne recherchaient pas le conflit.5 Le dispositif devait être simultanément crédible comme préparation à la riposte et lisible comme instrument de dissuasion.
L’Iran adoptait une posture en miroir. Kharazi et d’autres responsables affirmaient que leur pays ne déclencherait pas la guerre, mais répondrait à toute agression. Dans un entretien accordé à Al Jazeera en février 2019, l’ancien ministre insistait déjà sur la légitimité, selon Téhéran, de développer ses propres moyens de défense face à des adversaires mieux armés.6 Cette dissuasion ne reposait pas sur une symétrie conventionnelle avec les États-Unis. Elle combinait missiles, forces navales, profondeur territoriale et relations avec des acteurs armés en Irak, en Syrie, au Liban et au Yémen.
Pour Washington, ce réseau constituait une capacité de déstabilisation qu’un nouvel accord devait limiter. Pour Téhéran, il compensait une infériorité militaire et garantissait qu’une attaque contre le territoire iranien aurait un coût régional. Les mêmes actifs étaient donc décrits comme offensifs ou défensifs selon le point d’observation. C’est le cœur du dilemme de sécurité : chaque camp renforce sa protection et fournit ainsi à l’autre une raison supplémentaire de se préparer au pire.
La dissuasion par l’ambiguïté et son risque d’accident
Une stratégie de pression fonctionne seulement si l’adversaire croit à la menace sans conclure que l’attaque est inévitable. Or la crise de 2019 multipliait les espaces où cette frontière pouvait disparaître. Des navires furent endommagés près de Foujeirah puis dans le golfe d’Oman. Les États-Unis attribuèrent plusieurs incidents à l’Iran, qui nia. Le secrétaire général des Nations unies condamna les attaques contre des bâtiments civils tout en demandant que les faits et les responsabilités soient établis.7 L’incertitude sur l’auteur n’était pas un détail : elle élargissait la possibilité d’une riposte fondée sur une attribution contestée.
Le détroit d’Ormuz donnait à cette ambiguïté une portée mondiale. Téhéran pouvait rappeler sa capacité à perturber le passage sans annoncer une fermeture formelle. Washington pouvait renforcer sa présence navale au nom de la liberté de navigation sans déclarer préparer une offensive. Entre les deux, un commandant local, une milice alliée, une erreur de trajectoire ou une mauvaise lecture radar pouvait produire l’événement que les dirigeants affirmaient vouloir éviter.
La guerre psychologique est donc dangereuse moins parce que les discours seraient mensongers que parce qu’ils doivent être accompagnés d’actes assez réels pour rester crédibles. Un porte-avions qui ne change aucun calcul devient un décor. Une riposte annoncée mais jamais démontrée perd sa valeur dissuasive. Chaque camp est ainsi poussé à franchir un seuil supplémentaire pour prouver qu’il ne bluffe pas, jusqu’au moment où la démonstration elle-même appelle une réponse.
La mémoire de la guerre Iran–Irak comme capital politique
Kharazi inscrit la résistance aux pressions américaines dans une histoire plus longue. La guerre Iran–Irak de 1980 à 1988 a fixé dans la culture stratégique de la République islamique l’idée qu’un pays isolé ne peut compter que sur ses propres capacités et sur la volonté de supporter le coût du conflit. Cette mémoire nourrit le développement des missiles et des doctrines asymétriques. Elle sert également de récit intérieur : céder sous la sanction reviendrait à récompenser une coercition que le pouvoir rapproche des épreuves fondatrices du régime.
Ce capital historique n’abolit pourtant pas les contraintes sociales. La dépréciation de la monnaie, l’inflation et la perte d’investissements frappaient une population qui n’avait pas choisi la confrontation. La « résistance » peut renforcer la cohésion lorsqu’une menace extérieure paraît immédiate ; elle peut aussi s’éroder lorsque les sacrifices semblent protéger les positions du régime plutôt que la sécurité collective. La pression maximale reposait en partie sur l’hypothèse que cette usure obligerait les dirigeants à négocier. Elle pouvait tout autant permettre au pouvoir d’attribuer ses échecs à un siège économique étranger.
Rohani enfermé par le succès américain
Hassan Rohani et son ministre Mohammad Javad Zarif avaient défendu le JCPOA comme la preuve qu’une négociation avec l’Occident pouvait améliorer la sécurité et l’économie iraniennes. Le retrait américain transforma leur argument en vulnérabilité. Plus les sanctions produisaient d’effets, plus les adversaires intérieurs des modérés pouvaient soutenir qu’une concession vérifiable n’achetait aucune garantie durable. La stratégie de Trump affaiblissait ainsi les responsables iraniens les plus associés au compromis qu’il voulait remplacer.
Ce mécanisme explique l’insistance de Kharazi sur la confiance. L’offre américaine de nouvelles discussions ne pouvait être séparée de l’abandon de l’accord précédent. Washington souhaitait que les sanctions amènent Téhéran à la table ; Téhéran répondait qu’une négociation menée sous sanction consacrerait la méthode et préparerait la prochaine exigence. Chacun réclamait donc le geste préalable qui prouverait la bonne foi de l’autre : réduction de la pression pour l’Iran, acceptation d’un cadre plus large pour les États-Unis.
L’impasse n’était pas due à une absence de sujets négociables. Elle portait sur la séquence et sur la crédibilité. Un accord suppose que les concessions futures aient plus de valeur que le maintien du rapport de force présent. Après mai 2018, les dirigeants iraniens ne pouvaient plus tenir pour acquis qu’un engagement américain survivrait à une alternance politique. Les États-Unis, de leur côté, considéraient que revenir au JCPOA sans obtenir davantage récompenserait l’escalade iranienne.
Ce que 2019 révèle de la coercition
La lecture proposée par Kamal Kharazi n’est pas neutre. Elle exprime la position d’un responsable proche du centre de décision iranien et minimise la part de coercition exercée par Téhéran sur ses voisins comme sur les Européens. Mais elle met au jour une faiblesse réelle de la stratégie américaine : la pression économique peut créer de la douleur et du levier sans produire le compromis recherché. Lorsque les objectifs annoncés sont très larges — nucléaire, missiles, alliances régionales, politique intérieure — l’adversaire peut conclure qu’aucune concession limitée ne suffira.
La crise de 2019 montre également que la dissuasion n’est pas la paix. Elle peut empêcher une attaque délibérée tout en multipliant les incidents, les opérations indirectes et les erreurs d’interprétation. Les États-Unis et l’Iran voulaient éviter une guerre totale dont ils anticipaient le coût. Ils cherchaient en même temps à convaincre l’autre qu’ils étaient prêts à l’assumer. Cette coexistence entre prudence stratégique et surenchère tactique rendait la confrontation durablement instable.
La « guerre psychologique » n’était donc pas un théâtre séparé de la réalité. Elle était le mécanisme par lequel sanctions, déploiements militaires, enrichissement nucléaire et discours publics se combinaient pour influencer les anticipations. Son enjeu central n’était pas de savoir quel camp parlait le plus fort, mais lequel pouvait faire croire qu’il supporterait plus longtemps l’impasse. Tant que cette bataille de crédibilité remplaçait la reconstruction d’engagements vérifiables, le JCPOA restait suspendu entre deux états : trop utile pour être officiellement enterré, trop vidé de ses contreparties pour retrouver sa fonction initiale.