Al-Shabaab est régulièrement déclaré affaibli après la reprise d'une ville, l'élimination d'un commandant ou une campagne de frappes. Pourtant, l'organisation issue de la branche armée de l'Union des tribunaux islamiques demeure capable de lever de l'argent, de punir les refus, d'arbitrer des litiges et de concentrer rapidement des combattants. Cette continuité ne signifie pas qu'elle contrôle uniformément le sud et le centre de la Somalie. Elle signifie que l'État n'a pas réussi à rendre son recul militaire irréversible.

La poussée de violence de 2025 a rappelé cette fragilité. L'Africa Center for Strategic Studies, à partir de données d'événements violents, recense 2 650 incidents et 7 052 morts liés aux affrontements entre Al-Shabaab et les forces somaliennes au cours de l'année, dans un théâtre où l'offensive insurgée s'est rapprochée de Mogadiscio avant des contre-offensives. Ces chiffres décrivent les décès associés aux affrontements recensés, pas uniquement les civils tués par le groupe. Consulter l'analyse et ses catégories.

Contrôle, présence, influence : trois cartes différentes

Mesurer Al-Shabaab avec une carte binaire — territoire gouvernemental contre territoire insurgé — produit une fausse précision. Le contrôle suppose une présence durable, la possibilité d'imposer des règles et de défendre une zone. La présence peut se limiter à des cellules, des postes temporaires ou des combattants mobiles. L'influence existe lorsqu'un commerçant paie une taxe, qu'un clan évite une décision hostile ou qu'un litige est soumis à une juridiction clandestine, même dans une ville officiellement administrée par l'État.

Cette distinction explique pourquoi la perte d'une localité n'élimine pas nécessairement l'organisation. Une colonne armée peut se retirer, laisser derrière elle des collecteurs et revenir attaquer la route qui ravitaille la garnison. À l'inverse, la capacité de mener un attentat à Mogadiscio ne prouve pas que la capitale est « contrôlée » par Al-Shabaab. Une analyse rigoureuse doit suivre séparément la liberté de mouvement, la collecte de revenus, l'accès à la population et la capacité de l'État à tenir le terrain après une opération.

Ce qui est établi
La recrudescence des combats et les gains territoriaux de 2025 sont documentés par des sources onusiennes et indépendantes. L'étendue exacte de l'emprise insurgée reste mouvante et difficile à vérifier localité par localité. C'est pourquoi cet article ne reprend pas l'affirmation générale selon laquelle le groupe « contrôle de larges portions » sans date ni définition du contrôle.

Une fiscalité clandestine au cœur du système

Al-Shabaab finance ses opérations par une combinaison de prélèvements sur les entreprises, les transports, les importations, l'agriculture et les transactions immobilières. Le mécanisme ne se limite pas aux zones où ses combattants patrouillent. Téléphones, intermédiaires, registres commerciaux et menaces ciblées permettent de collecter dans des espaces officiellement gouvernementaux.

L'Agence de l'Union européenne pour l'asile, dans son rapport pays 2025, reprend une estimation du groupe d'experts des Nations unies selon laquelle les revenus d'Al-Shabaab auraient dépassé 150 millions de dollars en 2023. L'agence décrit aussi les conséquences possibles d'un refus de paiement. Ce chiffre est une estimation, non un compte audité ; sa valeur tient à l'ordre de grandeur et à la convergence des informations sur la profondeur du système fiscal. Voir le dossier de l'EUAA et ses références.

Le rapport 2025 du groupe d'experts de l'ONU consacré à Al-Shabaab indique que l'organisation génère plus que les ressources nécessaires à ses opérations et identifie Mogadiscio comme un centre majeur de collecte. Cette conclusion est particulièrement importante : elle montre que la souveraineté économique du gouvernement est contestée au cœur même de son espace administratif. Rapport S/2025/777 du groupe d'experts.

La justice parallèle : contrainte, mais aussi service concurrent

Une insurrection durable ne vit pas uniquement de la peur. Al-Shabaab exploite la lenteur, le coût et la fragmentation de la justice officielle pour proposer des arbitrages rapides, notamment dans les litiges commerciaux ou fonciers. Les justiciables ne choisissent pas nécessairement ces tribunaux par adhésion idéologique : certains cherchent une décision exécutoire, d'autres obéissent à une convocation sous menace.

Cette ambiguïté est décisive. Qualifier toute personne qui utilise un tribunal insurgé de soutien volontaire efface la coercition. Mais réduire ces tribunaux à une mise en scène terroriste masque la demande à laquelle ils répondent. Pour les concurrencer, l'État doit offrir une justice accessible, prévisible et reconnue au-delà des appartenances claniques. Une victoire militaire sans règlement des conflits locaux laisse à l'organisation un espace de retour.

L'adaptation militaire : céder le terrain, conserver l'initiative

Chassé de Mogadiscio comme force conventionnelle en 2011, Al-Shabaab a développé une combinaison de guérilla rurale, engins explosifs, assassinats, attaques complexes et infiltrations. Il peut éviter une bataille défavorable, harceler les voies logistiques, puis reprendre une position lorsque les forces adverses manquent d'effectifs ou de ravitaillement. Cette souplesse réduit la valeur stratégique d'une reconquête annoncée mais insuffisamment consolidée.

Les frappes aériennes peuvent détruire des camps et interrompre la préparation d'une attaque. Elles ne collectent pas l'impôt, ne règlent pas un conflit foncier et ne protègent pas quotidiennement une route. Leur efficacité dépend donc du renseignement local et de la capacité d'une administration à suivre l'opération. Sans cela, la frappe traite une manifestation du réseau sans retirer les fonctions qui lui permettent de se reconstituer.

Le Conseil de sécurité maintient par ailleurs un régime spécifique visant le financement, le commerce illicite de charbon, les armes et les composants d'engins explosifs. La résolution 2806 adoptée en 2025 prolonge les mesures et les mécanismes de suivi jusqu'en 2026. Une résolution établit le cadre international ; elle ne garantit pas sa mise en œuvre sur les routes, dans les ports ou au sein des réseaux financiers informels.

Le fédéralisme somalien, multiplicateur de vulnérabilités

Le gouvernement fédéral, les États membres, les administrations locales et les forces claniques ne partagent pas toujours la même chaîne de commandement ni les mêmes priorités. Un désaccord sur les élections, la répartition des ressources ou le statut d'une force locale peut interrompre une offensive et ouvrir un vide sécuritaire. Al-Shabaab n'a pas besoin de rallier tous ces acteurs : il lui suffit d'exploiter leurs rivalités, de négocier une neutralité ponctuelle ou de punir sélectivement ceux qui coopèrent avec l'État.

La crise autour de la feuille de route électorale de 2026 illustre ce risque de dispersion. Dans une note du 4 juin, le secrétaire général des Nations unies a encouragé un dialogue inclusif entre le gouvernement fédéral et les forces politiques somaliennes. Il s'agit d'une position diplomatique de l'ONU, mais elle signale un problème opérationnel réel : une transition électorale contestée absorbe l'attention et fragilise la coordination nécessaire à la contre-insurrection. Lire la note onusienne.

AUSSOM : une mission de transition confrontée au financement

La Mission de soutien et de stabilisation de l'Union africaine en Somalie (AUSSOM) doit accompagner le transfert progressif de la sécurité aux forces somaliennes. En septembre 2025, le président de la Commission de l'Union africaine estimait ses besoins pour l'année à 196 millions de dollars et annonçait une contribution de 20 millions du Fonds pour la paix de l'UA. Ces montants sont la présentation officielle de l'Union africaine ; ils documentent l'écart de financement qu'elle cherchait à combler. Compte rendu de l'Union africaine.

Le problème n'est pas seulement budgétaire. Un calendrier de retrait trop rapide peut créer des brèches ; une mission prolongée sans réforme somalienne peut entretenir la dépendance. La bonne mesure n'est donc pas le nombre d'années de présence étrangère, mais la capacité des forces somaliennes à tenir une zone, à être payées régulièrement, à répondre à une chaîne de commandement claire et à protéger la population sans nourrir de nouveaux griefs.

À quoi ressemblerait un progrès réel ?

Le nombre de villes reprises est un indicateur incomplet. Cinq tests offrent une lecture plus exigeante : baisse durable des prélèvements clandestins dans les centres urbains ; circulation régulière sur les axes reconquis ; traitement local des litiges sans recours aux tribunaux insurgés ; diminution des défections ou arrangements de survie au sein des forces ; coordination politique entre le centre fédéral et les États membres.

La stratégie doit relier ces objectifs. Le renseignement financier peut identifier les collecteurs et protéger les entreprises menacées. La sécurisation des routes réduit le pouvoir de taxation. Des juridictions locales crédibles retirent un avantage comparatif à l'organisation. Des accords politiques limitent les vides qu'elle exploite. Enfin, les opérations militaires restent nécessaires contre une force qui pratique attentats et coercition, mais elles deviennent un moyen de créer un espace politique, non une fin autonome.

Analyse Geopolo
Al-Shabaab résiste parce qu'il est à la fois moins et plus qu'un quasi-État. Moins, car son emprise territoriale est discontinue et contestée. Plus, car ses réseaux fiscaux, judiciaires et coercitifs traversent les frontières du contrôle militaire. Le centre de gravité de la lutte n'est donc pas seulement la destruction des unités combattantes : c'est la capacité du gouvernement somalien à rendre ses propres institutions plus fiables que celles imposées par l'insurrection.

Cette crise s'inscrit dans la compétition sécuritaire décrite dans notre dossier sur l'Afrique stratégique en 2026. Elle éclaire aussi les raisons du réengagement américain sur le continent africain, sans réduire la dynamique somalienne à une confrontation entre puissances extérieures.