La mer de Chine du Sud superpose trois conflits. Le premier porte sur la souveraineté de formations terrestres ; le deuxième sur les zones maritimes qu'elles peuvent générer ; le troisième sur les comportements quotidiens des garde-côtes, marines, pêcheurs et milices. Les confondre conduit à dire trop vite que le droit a « attribué les îles » ou que la Chine a déjà « gagné la mer ». En 2026, Pékin possède l'avantage matériel, mais les Philippines, le Vietnam, la Malaisie et d'autres acteurs continuent de défendre leurs droits et leurs positions.

Cette mer n'est donc ni un espace annexé, ni un simple contentieux cartographique. Elle est un ordre maritime disputé où chaque acteur cherche à transformer la répétition de ses actes en normalité. Patrouiller, ravitailler un poste, escorter des pêcheurs, publier une carte ou construire une piste sont autant de manières d'associer une présence physique à une revendication juridique. Le rapport de force se joue dans l'écart entre ce qu'un État affirme posséder, ce que le droit lui permet d'exploiter et ce qu'il peut effectivement empêcher les autres de faire.

Chapitre I · Cartographie juridique

Qui revendique quoi, et sur quelle base ?

La Chine revendique une souveraineté sur les archipels qu'elle nomme Xisha et Nansha et invoque des droits historiques. Taïwan maintient une revendication proche dans son origine cartographique. Le Vietnam revendique les Paracels et les Spratleys ; les Philippines, la Malaisie et Brunei appuient surtout leurs droits maritimes sur les distances prévues par la Convention des Nations unies sur le droit de la mer, tout en occupant ou revendiquant certaines formations. Ces positions se chevauchent, mais elles ne sont ni identiques ni juridiquement équivalentes.

Une île susceptible d'entretenir une vie économique propre peut générer des espaces maritimes plus étendus qu'un rocher ; un haut-fond découvrant ou une formation immergée n'offre pas les mêmes droits. Les opérations de remblaiement ne changent pas la nature juridique originelle d'une formation. Cette distinction, technique en apparence, détermine l'accès aux ressources, la juridiction sur les activités économiques et la légalité de certaines opérations de police. La souveraineté sur la terre et les droits souverains sur une zone économique exclusive sont deux notions différentes : la seconde ne transforme pas la mer en territoire national fermé à toute navigation étrangère.

La mer constitue parallèlement une artère commerciale reliant l'Asie orientale à l'océan Indien et aux marchés européens. Sa valeur stratégique ne signifie pas que Pékin pourrait aisément interrompre tous les flux sans se nuire à lui-même : la Chine, comme ses voisins, dépend du commerce maritime et des importations énergétiques. Le contrôle recherché concerne autant la capacité de surveiller, de réglementer ou de dissuader dans les espaces proches que la fermeture hypothétique de la route mondiale.

Chapitre II · Sentence de 2016

Ce que le tribunal a décidé, et ce qu'il n'a pas tranché

Saisi par les Philippines, le tribunal constitué sous l'annexe VII de la Convention a rendu sa sentence le 12 juillet 2016. Le texte reproduit par le Bureau des affaires juridiques de l'ONU conclut notamment qu'il n'existe pas de base juridique pour des droits historiques chinois sur les ressources au-delà des droits prévus par la Convention. Il juge aussi qu'aucune des formations des Spratleys examinées ne peut générer une zone économique exclusive propre et constate des atteintes à certains droits souverains philippins ainsi qu'au milieu marin.

Le tribunal n'a pas décidé à quel État appartiennent les îles. Il a explicitement évité de trancher la souveraineté territoriale et de délimiter une frontière maritime. Cette limite est centrale. La sentence clarifie les droits maritimes et certains comportements ; elle ne distribue pas les drapeaux sur les récifs.

La position officielle chinoise est que la sentence est nulle, que le tribunal était dépourvu de compétence et que Pékin ne l'accepte pas. Cette affirmation décrit la doctrine de la Chine ; elle n'efface pas la sentence, définitive et obligatoire pour les parties selon la procédure, mais dépourvue de mécanisme coercitif propre. Le droit clarifie ainsi la norme sans produire à lui seul l'obéissance de la puissance qui la conteste.

La portée politique de l'arbitrage vient précisément de ce décalage. Manille peut mobiliser la décision pour internationaliser son dossier, obtenir des soutiens diplomatiques et contester la légitimité des actes chinois. Pékin peut refuser l'arbitrage tout en proposant des négociations bilatérales ou régionales où son poids matériel est supérieur. L'une transforme le droit en levier de coalition ; l'autre cherche à dissocier la gestion politique du différend de la décision judiciaire.

Chapitre III · Transformation du terrain

Les récifs sont devenus un réseau de surveillance et de soutien

À partir de 2013, la Chine a créé des terres artificielles sur sept positions des Spratleys et équipé les plus grandes de pistes, radars, hangars et installations défensives. L'Asia Maritime Transparency Initiative a documenté par imagerie satellitaire les installations de Fiery Cross, Subi et Mischief. Ces bases étendent la surveillance, réduisent les distances logistiques et permettent de soutenir plus longtemps avions, navires et garde-côtes. Elles ne rendent pas chaque bâtiment adverse expulsable en permanence, mais elles changent le coût et le délai de toute présence concurrente.

Les avant-postes fonctionnent comme un réseau. Les capteurs améliorent la connaissance de la situation maritime ; les pistes accueillent des appareils ; les quais ravitaillent les patrouilles ; les systèmes défensifs compliquent une intervention extérieure. La valeur militaire ne tient donc pas seulement aux armes visibles sur un récif, mais à la continuité opérationnelle qu'offre l'ensemble. En période de paix tendue, ce réseau soutient la garde-côtière. Dans une crise plus grave, il pourrait contribuer à la dispersion et à la profondeur du dispositif chinois, tout en restant exposé du fait de son immobilité.

La transformation n'est plus exclusivement chinoise. Le suivi satellitaire d'AMTI montre aussi l'expansion accélérée des positions vietnamiennes. L'échelle, la militarisation et l'antériorité des travaux chinois demeurent particulières, mais négliger Hanoi donnerait une image figée du rapport de force. Le Vietnam renforce ses positions tout en maintenant une diplomatie prudente envers Pékin ; les Philippines privilégient davantage la publicité des incidents et le soutien d'alliés. Notre comparaison des stratégies vietnamienne et philippine détaille cette divergence.

Chapitre IV · Zone grise

Comment contraindre sans déclencher une guerre ouverte

Les confrontations utilisent des instruments gradués : présence prolongée, blocage, manœuvres rapprochées, canons à eau, lasers, abordages ou saisie de matériel. Les garde-côtes occupent le premier plan, tandis que les marines restent généralement en arrière-plan. Des navires de pêche ou présentés comme tels peuvent ajouter une masse de présence sans afficher immédiatement une posture militaire. Cette architecture permet de modifier l'accès à une zone tout en maintenant l'ambiguïté sur le seuil d'une attaque armée.

La zone grise n'est pas une absence de violence. Elle organise une coercition dont les moyens, le calendrier et la mise en scène cherchent à rester sous le niveau susceptible de déclencher une riposte militaire. Une obstruction peut devenir collision ; l'emploi d'un canon à eau peut blesser ; un abordage peut opposer physiquement des personnels armés. Chaque épisode contient donc une possibilité d'escalade, mais aussi des mécanismes de retenue : choix d'armes non létales, présence de caméras, éloignement des bâtiments de guerre et communication rapide entre capitales.

Les incidents de juillet 2026 autour de Second Thomas et de Scarborough ont illustré cette bataille matérielle et narrative. La version relayée par les autorités chinoises présente les opérations philippines comme des intrusions et provocations. Les autorités philippines décrivent au contraire des missions légales entravées par les garde-côtes chinois. Ces sources établissent ce que chaque gouvernement revendique et les images qu'il choisit de publier ; elles ne constituent pas, isolément, un arbitrage indépendant de chaque geste contesté.

Chapitre V · Alliances

L'alliance américaine protège sans supprimer l'ambiguïté

Les Philippines sont liées aux États-Unis par le traité de défense mutuelle de 1951. Les directives bilatérales de défense publiées en 2023 précisent qu'une attaque armée contre les forces, aéronefs ou navires publics — y compris les garde-côtes — dans la mer de Chine du Sud engagerait les obligations du traité. Cette clarification augmente le risque pour Pékin d'une attaque ouvertement létale ; elle ne définit pas automatiquement la réponse à une collision, à un canon à eau ou à une obstruction.

L'alliance produit ainsi une dissuasion à deux étages. Au niveau supérieur, elle rend coûteuse une escalade armée franche contre les Philippines. Au niveau inférieur, elle peut inciter les protagonistes à multiplier des actions conçues pour ne pas atteindre ce seuil. Manille obtient davantage de soutien, d'entraînement et de visibilité internationale. Pékin conserve une palette de moyens policiers et administratifs permettant de tester l'accès aux zones contestées sans affronter directement la marine américaine.

Le Vietnam et la Malaisie suivent une autre voie. Ils renforcent leurs positions et protestent contre les empiètements tout en limitant leur dépendance à une alliance formelle. Cette diversité empêche de réduire l'ASEAN à un front maritime uni. Certains membres sont directement concernés, d'autres accordent la priorité à leur relation économique avec la Chine ou à d'autres crises régionales. Pékin peut donc négocier avec l'organisation tout en gérant séparément les rapports de force bilatéraux.

Chapitre VI · Diplomatie

Un code de conduite peut encadrer le risque, pas attribuer la mer

La Chine et l'ASEAN négocient depuis des années un code de conduite. Pékin a encore affirmé en mai 2026 vouloir accélérer le processus dans un communiqué officiel. L'utilité d'un accord dépendra de son champ géographique, de règles vérifiables, d'un mécanisme de règlement des différends et de son caractère contraignant. Un texte vague pourrait encadrer la communication sans empêcher les faits accomplis.

Le principal obstacle est politique. Un code détaillé limiterait la liberté d'action qui permet aujourd'hui aux acteurs d'améliorer leur position sans accord final. Un code général serait plus facile à conclure, mais risquerait de consacrer l'ambiguïté. Il faudrait aussi déterminer s'il s'applique à toutes les zones contestées, comment il traite les acteurs non militaires et si une violation produit autre chose qu'une protestation diplomatique. La négociation peut donc réduire le risque de mauvaise interprétation sans régler la souveraineté, la délimitation ou la validité des revendications historiques.

Chapitre VII · Trajectoires

La compétition durable reste distincte de la guerre

Une première trajectoire serait une stabilisation procédurale. Des arrangements sur les ravitaillements, des lignes de communication et un code de conduite réduiraient la fréquence des confrontations dangereuses, tandis que les revendications resteraient incompatibles. Le conflit serait administré plutôt que résolu.

Une deuxième trajectoire prolongerait la coercition contenue. Les garde-côtes chinois maintiendraient une présence supérieure, les Philippines internationaliseraient chaque incident, le Vietnam renforcerait ses positions et les États-Unis signaleraient régulièrement leur engagement. Ce scénario peut durer précisément parce qu'aucun acteur n'obtient tout ce qu'il revendique et qu'aucun ne juge supportable le coût d'une guerre ouverte.

Une troisième trajectoire commencerait par un incident dont les effets dépasseraient l'intention initiale : décès de personnels, perte d'un navire public, usage d'une arme à feu ou tentative de prise d'un poste occupé. L'enjeu deviendrait alors moins l'origine exacte de la collision que la crédibilité des engagements et la pression nationale sur les gouvernements. L'alliance américano-philippine réduirait certaines options chinoises tout en augmentant les conséquences d'une erreur d'appréciation.

Méthode · Sources et limites

Séparer la norme, le récit et le contrôle effectif

Cette analyse croise la sentence arbitrale reproduite par l'ONU, les positions officielles chinoises et philippines, les documents de défense américano-philippins, les communiqués Chine-ASEAN et l'imagerie satellitaire d'AMTI disponibles au 12 août 2026. Les annonces des garde-côtes sont traitées comme des sources primaires partisanes. L'imagerie documente des infrastructures mais ne révèle pas à elle seule leur emploi, tandis que les estimations commerciales dépendent de modèles et de périodes distinctes.

Le scénario central n'est pas nécessairement la guerre. C'est une compétition permanente où chacun cherche à convertir sa présence en règle et celle de l'autre en exception. La Chine dispose de la masse, des bases et de la proximité ; les États riverains disposent de positions occupées, de droits maritimes, de partenariats et d'une capacité persistante de contestation. Le droit fixe des repères, les alliances modifient les risques et le contrôle tactique reste incomplet : aucune de ces dimensions ne suffit seule à produire un ordre maritime accepté.