Depuis avril 2023, la guerre oppose les Forces armées soudanaises (SAF) du général Abdel Fattah al-Burhan aux Forces de soutien rapide (FSR) de Mohamed Hamdan Dagalo, dit « Hemedti ». L’aide étrangère allonge la capacité des deux camps à combattre, mais l’expression « guerre par procuration » est insuffisante : les chefs soudanais gardent leurs propres objectifs, leurs réseaux économiques et leur responsabilité dans la conduite des hostilités. Les puissances extérieures influencent la guerre ; elles ne la contrôlent pas entièrement.
La prudence est indispensable, car l’accès au terrain est limité, les chaînes d’approvisionnement sont clandestines et chaque camp mène une guerre informationnelle. Cette analyse classe donc les appuis selon le niveau de preuve disponible, distingue les faits documentés des accusations et mentionne les démentis officiels.
La guerre naît d’abord d’une lutte interne à l’appareil issu de la chute d’Omar el-Béchir. La SAF et les FSR avaient participé au renversement de la transition civile en 2021, avant de s’opposer sur l’intégration des paramilitaires dans une armée unifiée, le calendrier de cette intégration et la distribution du pouvoir économique. Les appuis extérieurs ont donné de la profondeur à cette rupture ; ils ne l’ont pas créée.
Un pays coupé entre deux appareils militaires
La reconquête de Khartoum par l’armée n’a pas mis fin au conflit. En 2026, la SAF conserve son centre de gravité dans l’est, le nord et une partie du centre, tandis que les FSR dominent de larges zones du Darfour ; le Kordofan demeure un espace de confrontation majeur. La synthèse documentaire du gouvernement britannique de juillet 2026, fondée sur plusieurs organismes internationaux et instituts spécialisés, décrit une guerre d’attrition et un contrôle territorial fragmenté plutôt qu’une victoire nationale d’un camp.
Cette géographie explique les besoins des belligérants. La SAF recherche des drones, des avions, des munitions et une reconnaissance diplomatique qui confortent sa prétention à représenter l’État. Les FSR ont besoin de corridors transfrontaliers, de carburant, de financements et d’équipements mobiles pour relier leurs zones d’influence. Les soutiens extérieurs ne sont donc pas interchangeables : ils répondent à des modèles militaires différents.
La dissymétrie est également institutionnelle. La SAF conserve les emblèmes, une partie de l’administration, l’accès à Port-Soudan et la continuité formelle de l’État. Les FSR s’appuient davantage sur des réseaux commerciaux, familiaux et combattants qui traversent le Darfour et les frontières occidentales. La conquête d’une capitale ou d’une ville ne détruit pas nécessairement le second modèle, parce que ses ressources circulent dans un espace plus vaste que le territoire immédiatement tenu.
Cette configuration rend la victoire nationale difficile. L’armée peut récupérer des centres urbains sans neutraliser les réseaux des FSR au Darfour ; les paramilitaires peuvent contrôler de grandes zones sans obtenir la reconnaissance diplomatique et les institutions nécessaires à un gouvernement soudanais. La guerre combine donc une compétition militaire, une fragmentation territoriale et deux prétentions concurrentes à l’ordre politique.
Des soutiens extérieurs aux degrés de preuve différents
Les Émirats arabes unis sont principalement associés aux FSR dans des enquêtes sur les armes et la logistique, tandis qu’Abu Dhabi dément soutenir un belligérant. L’Égypte affiche une proximité politique ancienne avec la SAF et une assistance militaire est rapportée, mais son ampleur reste peu transparente. La présence de matériels iraniens aux côtés de l’armée est mieux documentée que les termes complets de la relation entre Khartoum et Téhéran.
L’Arabie saoudite se distingue par le processus de Djeddah et par une diplomatie devenue plus proche de la SAF, sans que médiation et fourniture d’armes puissent être confondues. La Russie a entretenu des réseaux liés à l’or et aux FSR, puis renforcé ses relations avec les autorités associées à l’armée autour d’intérêts étatiques et navals. Les routes passant par la Libye orientale et le Tchad sont régulièrement citées dans les descriptions de la logistique des FSR ; l’existence de flux transfrontaliers n’établit pas à elle seule une politique uniforme de chaque État traversé.
Cette lecture recoupe la synthèse de l’Agence de l’Union européenne pour l’asile. Elle maintient une hiérarchie entre matériel identifié, itinéraire probable, témoignage, accusation gouvernementale et décision officielle. Une relation géopolitique peut être claire alors que le volume exact de l’aide demeure inconnu ; inversement, la présence d’une arme étrangère ne prouve pas que le fabricant contrôle son utilisateur final.
Émirats–FSR : le dossier le plus documenté et le plus contesté
En mai 2025, Amnesty International a identifié dans les mains des FSR des bombes guidées GB50A et des obusiers AH-4 de fabrication chinoise. Après examen des chaînes d’approvisionnement, l’organisation a conclu que ces équipements avaient presque certainement été réexportés par les Émirats vers le Soudan, en violation de l’embargo sur le Darfour. Cette enquête matérielle d’Amnesty constitue un élément important, mais elle n’efface pas le démenti constant d’Abu Dhabi, qui affirme ne soutenir aucune partie.
Le Soudan a saisi la Cour internationale de Justice en accusant les Émirats de complicité de génocide. Le 5 mai 2025, la Cour a rejeté la demande et retiré l’affaire de son rôle faute de compétence au regard de la réserve émiratie à la convention invoquée. La décision de la CIJ ne s’est donc pas prononcée sur la véracité factuelle des accusations : la présenter comme une exonération judiciaire serait incorrect.
Pourquoi l’or compte sans tout expliquer
Les réseaux commerciaux de l’or procurent devises, liquidités et accès à des intermédiaires. Ils intéressent les FSR depuis avant la guerre et relient le Darfour à des marchés régionaux. Mais réduire la stratégie émiratie à l’or serait spéculatif. Les analyses évoquent aussi la rivalité avec les mouvements islamistes, les réseaux construits pendant la guerre au Yémen, l’influence sur la mer Rouge et la sécurité alimentaire. Les motivations sont plurielles, alors que la preuve disponible porte surtout sur les flux et matériels.
Cette séparation entre motivation et preuve est essentielle. La circulation de l’or explique comment un appareil armé obtient des devises et entretient des alliances commerciales. Elle n’établit pas automatiquement pourquoi un État extérieur prendrait le risque de soutenir cet appareil. Les calculs d’Abu Dhabi peuvent combiner accès économique, influence portuaire, hostilité envers les courants islamistes et rivalité régionale, sans qu’un document public permette de classer précisément ces objectifs.
Égypte, Iran, Turquie : les soutiens de la SAF ne forment pas un bloc
L’Égypte privilégie la SAF parce qu’elle voit dans une armée centrale la meilleure protection de sa frontière sud et d’un ordre étatique compatible avec ses intérêts dans le bassin du Nil. L’assistance militaire égyptienne est rapportée par plusieurs sources, mais son volume public est imprécis. L’Agence de l’Union européenne pour l’asile recense aussi le rôle des drones iraniens aux côtés de la SAF. La présence d’un matériel identifiable, l’existence d’un contrat et le contrôle politique du bénéficiaire constituent néanmoins trois niveaux de preuve distincts.
L’Iran vise une présence accrue sur la mer Rouge et des partenariats militaires ; la Turquie combine industrie de défense, liens économiques et diplomatie régionale. Leurs intérêts convergent parfois avec ceux du Caire, sans constituer une alliance intégrée. La SAF peut diversifier ses fournisseurs précisément pour éviter une dépendance unique et négocier avec chacun.
Cette diversité donne à l’armée soudanaise une profondeur extérieure sans produire de commandement commun. L’Égypte raisonne d’abord en termes de frontière, de Nil et de continuité étatique. L’Iran valorise l’accès à la mer Rouge et la diffusion de ses systèmes militaires. La Turquie articule commerce, influence politique et exportations de défense. Le soutien au même camp recouvre donc des finalités différentes, susceptibles de diverger dans l’après-guerre.
Arabie saoudite et Russie : influence sans alignement simple
Riyad a accueilli avec Washington les négociations de Djeddah et se présente comme médiateur. En 2026, des analyses décrivent aussi un rapprochement diplomatique saoudien avec la SAF, dans un contexte de rivalité accrue avec les Émirats. Le diagnostic de Chatham House souligne cette tension. Il serait néanmoins excessif de transformer l’Arabie saoudite en fournisseur militaire établi sans preuve publique équivalente à celle disponible pour d’autres acteurs.
La Russie illustre encore mieux le danger des tableaux figés. Des réseaux liés à Wagner ont entretenu des relations économiques et sécuritaires avec les FSR, notamment autour de l’or. L’État russe a parallèlement recherché un accord avec les autorités soudanaises pour un point d’appui naval sur la mer Rouge et s’est rapproché de la SAF. Moscou préserve donc plusieurs canaux et adapte son positionnement. Pour replacer cette stratégie dans son contexte continental, voir notre dossier sur la transformation des réseaux Wagner en Afrique.
La mer Rouge relie ces calculs. Pour Riyad, la stabilité de la rive africaine touche à la sécurité de ses côtes, à ses projets économiques et à sa rivalité avec Abu Dhabi. Pour Moscou, un accès naval élargirait sa présence entre Méditerranée et océan Indien. Pour l’Iran, l’espace maritime prolonge sa stratégie régionale. Le Soudan devient ainsi un enjeu de positionnement autour d’un corridor mondial, sans que cette compétition maritime explique à elle seule la guerre intérieure.
Tchad, Libye, Soudan du Sud : les frontières comme infrastructures de guerre
Les États voisins subissent les déplacements de population tout en étant traversés par des réseaux de commerce, de parenté et d’armement. À l’ouest, l’immensité du Darfour et la porosité des frontières rendent le contrôle intégral irréaliste. Une route peut servir successivement au commerce civil, à l’aide humanitaire, au carburant ou aux combattants. L’existence de ces circulations complique l’attribution d’une politique centrale à N’Djamena ou aux autorités fragmentées de Libye.
Au sud, les installations pétrolières et les voies d’exportation lient les économies du Soudan et du Soudan du Sud. La guerre menace les revenus de Juba et expose les communautés frontalières, ce qui crée un intérêt à limiter l’effondrement sans fournir nécessairement les moyens d’y parvenir. Les voisins ne sont donc pas seulement des parrains ou des territoires de transit : ils sont aussi des États vulnérables aux conséquences du conflit.
L’aide extérieure se traduit d’abord par un coût soudanais
L’internationalisation de la guerre n’est pas une abstraction diplomatique. En avril 2026, le HCR estimait que quelque 14 millions de personnes avaient été forcées de fuir leur foyer depuis le début du conflit, dont environ neuf millions déplacées à l’intérieur du pays et 4,4 millions passées dans les pays voisins. Ces chiffres décrivent des mouvements cumulés et ne doivent pas être additionnés à d’autres instantanés comme s’il s’agissait de populations distinctes ; ils proviennent du point de situation du HCR.
Pour la période allant jusqu’en mai 2026, l’analyse IPC projetait 19,5 millions de personnes en insécurité alimentaire aiguë, soit 41 % de la population analysée, et 135 000 en phase « catastrophe ». Elle signalait en outre quatorze zones exposées à un risque de famine pendant la saison de soudure, sans classer alors une zone en famine. Cette nuance est essentielle : l’IPC formule une classification et une projection, pas une formule rhétorique.
Le déplacement et la faim ne sont pas seulement des conséquences mécaniques des combats. Le contrôle des routes, des marchés, des récoltes et de l’accès humanitaire fait partie du rapport de force. Une zone assiégée perd sa capacité de production et devient plus dépendante de corridors que les belligérants peuvent négocier ou bloquer. L’économie de guerre transforme ainsi la vulnérabilité civile en ressource militaire et politique.
Les chiffres nationaux doivent eux aussi être lus avec prudence. L’IPC précise que la couverture géographique varie selon les périodes et que certaines zones parmi les plus exposées restent difficiles à documenter. Une baisse apparente peut donc refléter une récolte saisonnière ou un manque de données plutôt qu’une amélioration durable. L’incertitude statistique ne réduit pas la gravité ; elle décrit l’un des effets de la fragmentation du pays.
Pourquoi les médiations restent moins fortes que les chaînes de guerre
Les négociations ont jusqu’ici buté sur une dissymétrie fondamentale. Les deux commandements peuvent utiliser une pause pour se réorganiser, tandis que les acteurs civils disposent de peu de moyens pour garantir l’application d’un accord. Une médiation limitée aux chefs militaires risque de consacrer leur contrôle ; une formule plus inclusive rencontre la fragmentation des forces politiques et l’absence d’un mécanisme coercitif commun entre parrains extérieurs.
Les instruments internationaux agissent eux aussi sur des segments différents. L’embargo concerne le Darfour, les sanctions visent des personnes ou des entités, la diplomatie recherche un cessez-le-feu, et l’aide humanitaire négocie des accès. Pendant ce temps, les chaînes de financement, d’or, de carburant et d’armement franchissent plusieurs juridictions. Cette discordance permet aux belligérants de remplacer un intermédiaire ou une route sans renoncer à leur stratégie.
Trois trajectoires se dégagent. Une consolidation de la SAF dans le centre et l’est pourrait produire un État reconnu mais durablement amputé de zones occidentales. Une institutionnalisation du contrôle des FSR au Darfour approfondirait la partition de fait. Une négociation nationale pourrait interrompre cette dynamique, mais elle devrait résoudre simultanément la place des appareils armés, la distribution des ressources et la représentation civile — précisément les questions qui avaient fait éclater la transition.
La principale conclusion n’est pas qu’un parrain commanderait chaque camp. C’est que des chaînes d’approvisionnement multiples réduisent le coût politique d’une poursuite de la guerre. Tant que les bénéfices régionaux paraîtront privés et les coûts presque entièrement soudanais, les appels au cessez-le-feu resteront moins puissants que les moyens de combattre.