La guerre au Sahel ne se résume plus à une insurrection périphérique combattue par quelques unités spécialisées. Elle met aux prises des États dont la présence demeure discontinue hors des capitales, des groupes armés capables de circuler entre plusieurs frontières et des communautés rurales contraintes de négocier leur sécurité au jour le jour. En 2026, la question décisive n'est donc pas seulement de savoir qui occupe une localité, mais qui peut y renseigner, taxer, arbitrer les conflits et revenir après le départ des soldats.
Les données disponibles confirment une aggravation, mais elles doivent être lues avec prudence : les zones les plus dangereuses sont aussi celles où la documentation est la plus difficile. Le Centre d'études stratégiques de l'Afrique, institution américaine rattachée au département de la Défense, estime que le Sahel a concentré environ 9 826 morts liées aux groupes islamistes armés en 2025, soit 41 % du total africain recensé par cette institution. Cette estimation n'est pas un bilan judiciaire définitif ; elle indique néanmoins l'échelle et la continuité de la violence.
Deux insurrections, des logiques différentes
Le Groupe de soutien à l'islam et aux musulmans (JNIM), affilié à al-Qaïda, et l'État islamique au Sahel ne forment pas un front commun. Le premier s'appuie sur un réseau de composantes locales et cherche souvent à imposer une présence durable : prélèvements, tribunaux clandestins, médiation intéressée des litiges et accords de circonstance avec certains villages. Le second a davantage recouru à la coercition massive et à la conquête de couloirs dans la zone dite des trois frontières. Les pratiques évoluent selon les lieux ; réduire l'un à la négociation et l'autre à la seule terreur serait trompeur.
D'après la même base américaine, le JNIM aurait représenté 78 % des morts liées aux groupes islamistes armés dans le Sahel en 2025. Ce poids ne signifie pas qu'il administre uniformément les espaces où il intervient. Le contrôle est souvent intermittent : un groupe peut interdire une route, prélever une taxe ou sanctionner un notable sans tenir en permanence le chef-lieu voisin. C'est pourquoi les cartes coloriant de vastes « territoires jihadistes » donnent parfois une illusion de précision.
Pourquoi la pression militaire ne suffit pas
Une opération peut reprendre un axe ou éliminer un cadre sans rétablir une administration légitime. Après le passage des forces, la sécurité dépend encore de la justice locale, de l'accès au marché, de la résolution des conflits fonciers et de la capacité à protéger ceux qui ont coopéré avec l'État. Lorsque ces fonctions ne suivent pas, les insurgés conservent un avantage : ils peuvent revenir, punir les informateurs et démontrer que la présence publique était temporaire.
Les conflits autour de la terre, de l'eau et de la mobilité pastorale n'expliquent pas à eux seuls le jihadisme, mais ils offrent des points d'entrée. Une arrestation arbitraire, une exaction ou une protection distribuée selon l'appartenance communautaire transforme un litige local en réservoir de recrutement. L'analyse du Sahel impose ainsi de distinguer le discours idéologique des groupes et les raisons, beaucoup plus diverses, pour lesquelles des individus les rejoignent, les tolèrent ou refusent de renseigner l'armée.
Armées nationales et partenaires russes : le problème de la protection
Les gouvernements militaires du Mali, du Burkina Faso et du Niger présentent la reconquête territoriale comme le fondement de leur légitimité. C'est une position officielle, non une mesure suffisante des résultats. Les annonces de succès tactiques doivent être confrontées à la capacité de maintenir les routes ouvertes et de protéger durablement les civils. Le rapport du secrétaire général de l'ONU sur l'Afrique de l'Ouest et le Sahel décrit à la fois l'activité persistante du JNIM et de l'État islamique et leurs effets sur les populations et l'économie régionale.
Le remplacement d'une partie des coopérations occidentales par une assistance russe a changé les partenaires, l'accès au renseignement et le langage politique. Il n'a pas supprimé les contraintes structurelles : immensité des zones à surveiller, faiblesse logistique, rotation des unités, renseignement local fragile et difficulté à distinguer combattants, soutiens contraints et civils. Les accusations d'exactions visant des forces nationales ou leurs auxiliaires doivent être établies cas par cas ; leur enjeu stratégique est clair, car les violences contre les civils détruisent le renseignement humain dont dépend précisément la lutte anti-insurrectionnelle. Pour replacer cette évolution dans la durée, voir notre analyse de la crise politique et sécuritaire au Sahel.
L'AES protège la souveraineté, mais réduit-elle les angles morts ?
L'Alliance des États du Sahel (AES) veut mutualiser la défense du Mali, du Burkina Faso et du Niger tout en rompant avec les mécanismes jugés trop dépendants de Paris et de la Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest. Leur retrait de la CEDEAO est devenu effectif le 29 janvier 2025, selon le communiqué de l'organisation régionale. Cette rupture ne condamne pas toute coopération pratique, mais elle complique les échanges politiques et peut fragmenter le partage d'informations au moment où les réseaux armés traversent les frontières.
Le test de l'AES ne sera donc pas seulement sa capacité à mener des opérations conjointes. Il portera sur la circulation du renseignement, la coordination avec les pays côtiers, la sécurisation des corridors économiques et la restauration de services publics après une opération. Une alliance militaire peut réduire certains vides opérationnels ; elle ne remplace ni une chaîne judiciaire crédible ni une administration locale accessible. Notre article sur l'AES comme nouveau bloc régional examine plus précisément cette ambition.
Le front descend vers le golfe de Guinée
La diffusion vers le nord du Bénin et du Togo ne correspond pas à une invasion continue depuis le désert. Les groupes cherchent plutôt des sanctuaires, des itinéraires de ravitaillement, des accès aux économies informelles et des zones frontalières où l'État est peu présent. Les parcs transfrontaliers et les couloirs ruraux facilitent la mobilité, tandis que la pression militaire dans une zone peut déplacer les combattants vers une autre.
Le suivi d'ACLED, organisation indépendante qui agrège des événements de violence politique, montre que l'ouest du Niger, notamment Tillabéri, est resté un foyer majeur. Ses données sont utiles pour comparer les tendances, mais elles dépendent des signalements disponibles. Cette limite est essentielle : l'absence d'événement enregistré dans une zone coupée des communications ne prouve pas l'absence de violence.
Ce qui permettrait réellement de renverser la dynamique
Une sortie strictement militaire paraît improbable. La force reste nécessaire pour empêcher la prise des villes et protéger les axes, mais elle doit être reliée à trois fonctions : sanctionner les abus commis par les forces publiques, rendre une justice locale plus prévisible et garantir que les services reviennent avec l'armée. Ce triptyque est moins spectaculaire qu'une reconquête annoncée sur une carte ; il détermine pourtant si les habitants ont intérêt à coopérer avec l'État une fois l'opération terminée.
Le dialogue local constitue un autre instrument, sans être une solution universelle. Des arrangements peuvent réduire la violence ou rouvrir un marché, mais ils peuvent aussi légitimer la fiscalité clandestine et déplacer la pression vers une communauté voisine. Il faut distinguer les négociations communautaires, les redditions individuelles et une éventuelle discussion politique avec des dirigeants insurgés : ces démarches n'engagent ni les mêmes acteurs ni les mêmes risques.
Trois trajectoires possibles
Premier scénario : l'enlisement. Les capitales et les grands axes restent défendus, tandis que l'autorité publique recule dans certaines campagnes. C'est la trajectoire la plus compatible avec les tendances actuelles, sans être une certitude. Deuxième scénario : la régionalisation. Les groupes consolident des réseaux logistiques vers les pays côtiers et obligent ces États à militariser davantage leurs frontières. Troisième scénario : une stabilisation partielle. Elle supposerait moins une victoire totale qu'une combinaison de coopération régionale, de protection des civils et de retour administratif dans des zones choisies.
Pour départager ces scénarios, les indicateurs les plus utiles ne sont pas seulement le nombre de frappes ou de combattants annoncés comme neutralisés. Il faut suivre la durée de fermeture des routes, l'accès aux marchés, le retour des agents publics, le niveau de déplacement des populations, la fréquence des attaques au sud des frontières sahéliennes et la capacité des États à enquêter sur leurs propres forces. C'est là que se mesure la différence entre une victoire tactique et une amélioration politique.
Sources et méthode
Cette analyse croise les événements recensés par ACLED, les évaluations du Centre d'études stratégiques de l'Afrique et le suivi institutionnel de l'ONU et de la CEDEAO. Ces sources n'ont pas le même statut : une organisation internationale décrit un mandat et des informations reçues de ses membres ; un centre lié au Pentagone produit une analyse américaine ; une base événementielle dépend de la qualité des signalements. Leur convergence éclaire la tendance générale, tandis que leurs divergences imposent de présenter les chiffres comme des estimations et non comme une comptabilité exhaustive.