En 2022, le gel des 300 milliards de dollars de réserves russes par les États-Unis et leurs alliés a agi comme un choc électrique sur les grandes puissances non-occidentales. Pour Pékin, New Delhi, Riyad et Brasília, ce précédent a posé une question existentielle : peut-on continuer à dépendre d'une devise dont l'émetteur peut l'utiliser comme arme ?
La dédollarisation n'est pas un phénomène nouveau. Depuis les années 1970 et la fin du système de Bretton Woods, la part du dollar dans les réserves mondiales a reculé de 85 % à environ 58 % en 2025. Mais ce qui se joue depuis 2022 est d'une nature différente : pour la première fois, il ne s'agit plus seulement de diversifier des portefeuilles, mais de construire délibérément des architectures de paiement, de règlement et de crédit qui court-circuitent le système centré sur le dollar.
Les données : une domination encore structurelle
Le recul relatif du dollar dans certaines réserves ne signifie pas la disparition de sa centralité. La devise américaine reste profondément ancrée dans les transactions de change, la dette internationale et la facturation du commerce, trois fonctions qui se renforcent mutuellement. La dédollarisation avance surtout par diversification marginale, accords bilatéraux et systèmes de paiement alternatifs ; elle fragmente certains circuits sans offrir encore une architecture monétaire mondiale équivalente.
Ces chiffres illustrent une réalité fondamentale : le dollar n'est pas dominant parce que les États-Unis l'imposent, mais parce que les marchés, les entreprises et les banques centrales ont construit des infrastructures qui en dépendent. Sortir du dollar, c'est d'abord construire des alternatives à SWIFT, au marché des bons du Trésor américain, aux chambres de compensation dollar, aux contrats pétroliers libellés en USD.
Les vecteurs de la contestation monétaire
1. Le yuan numérique et l'infrastructure CIPS
La Chine a lancé depuis 2015 son propre système de messagerie bancaire internationale, CIPS (Cross-Border Interbank Payment System), aujourd'hui utilisé par plus de 1 400 institutions dans 110 pays. En parallèle, le yuan numérique (e-CNY) est progressivement déployé dans les transactions transfrontalières, notamment avec les pays africains et les partenaires de l'Initiative Ceinture et Route.
En 2024, le volume des transactions via CIPS a atteint 123 000 milliards de yuans, soit une hausse de 22 % sur un an. Ce chiffre reste modeste comparé aux volumes SWIFT, mais la trajectoire est sans équivoque.
2. Les accords bilatéraux en devises locales
L'Inde règle désormais une partie de ses achats de pétrole russe en roupies. La Chine achète du gaz naturel liquéfié (GNL) qatari en yuans. L'Arabie saoudite a ouvert des discussions avec Pékin pour facturer une partie de ses exportations pétrolières en renminbi. Ces arrangements restent marginaux en volume, mais ils érodent l'universalité du pétrodollar, pilier fondamental de la domination monétaire américaine depuis 1974.
3. Le projet de monnaie BRICS
Lors du sommet de Johannesburg en 2023, puis lors des discussions de 2024-2025, la question d'une unité de compte commune entre les BRICS a été formellement débattue. Le projet - souvent appelé « R5 » en référence aux devises des cinq membres fondateurs - ne vise pas à remplacer le dollar mais à créer un instrument de règlement entre pays membres, adossé à un panier de devises et potentiellement à des matières premières.
Ce n'est pas une monnaie de réserve mondiale qui se prépare. C'est un système de clearing régional qui permettrait aux BRICS de commercer entre eux sans passer par le dollar. La distinction est cruciale.- Analyste en économie internationale, Banque centrale européenne (propos rapportés)
La résistance structurelle du dollar
Malgré ces dynamiques, plusieurs facteurs structurels freinent une dédollarisation rapide. Le premier est la liquidité incomparable du marché des bons du Trésor américain, qui représente le seul actif sûr en volume suffisant pour les besoins des banques centrales mondiales. Le yuan est encore loin d'être pleinement convertible, et l'euro souffre de l'absence d'actifs sûrs européens en quantité suffisante.
Le deuxième frein est institutionnel : les contrats à long terme de l'énergie, les financements d'aéronefs, les prêts syndiqués internationaux sont libellés en dollars depuis des décennies. La renégociation de ces contrats prend du temps, des coûts et de la volonté politique.
Comparaison des systèmes alternatifs
Les solutions de remplacement répondent à des objectifs différents. Le système chinois CIPS facilite les paiements transfrontaliers en renminbi, tandis que l’e-CNY est une monnaie numérique dont le déploiement international reste distinct ; les confondre donne une impression exagérée d’alternative déjà unifiée. Les accords bilatéraux conclus par la Russie, l’Inde ou des États du Golfe fonctionnent surtout dans certains échanges, notamment énergétiques, mais exposent les partenaires aux risques de change et de liquidité.
L’idée d’une monnaie commune des BRICS se heurte à l’hétérogénéité des régimes de change, des intérêts commerciaux et des institutions de ses membres. Les droits de tirage spéciaux du FMI disposent d’une légitimité multilatérale, mais ne sont pas une monnaie couramment utilisée par les entreprises. Ces instruments peuvent réduire l’usage du dollar dans des segments précis ; aucun ne réunit encore la profondeur financière, la convertibilité et la confiance nécessaires pour reproduire l’ensemble de ses fonctions.
Trois scénarios pour 2030
Fragmentation monétaire
Le dollar peut rester dominant tandis que son usage recule dans certains échanges bilatéraux. Le yuan, l'euro, les monnaies locales et des accords de compensation gagneraient alors du terrain sans former des zones fermées. Cette trajectoire décrit une diversification des fonctions monétaires, pas le remplacement d'une devise par une autre.
Résilience du système centré sur le dollar
Les alternatives peuvent progresser dans les paiements tout en restant marginales pour l'épargne, le financement et les réserves. La profondeur des marchés américains, la convertibilité et les effets de réseau continueraient alors de soutenir le dollar malgré le coût politique perçu des sanctions financières.
Accélération après un choc de confiance
Une crise budgétaire américaine, une restriction financière visant une grande économie ou une innovation de règlement transfrontalier pourrait accélérer la diversification. L'effet dépendrait cependant de l'existence d'actifs liquides et sûrs capables d'accueillir les réserves déplacées. Aucun pourcentage robuste ne peut être attribué à ces trajectoires sans hypothèses communes sur les crises, la réglementation et la convertibilité.
Les implications géopolitiques concrètes
La dédollarisation n'est pas un phénomène purement économique - elle est le reflet d'une recomposition des rapports de force. Pour les États-Unis, le dollar est un instrument de puissance sans équivalent : il permet d'imposer des sanctions extraterritoriales, de financer des déficits abyssaux à des taux favorables et d'exercer une influence sur la politique monétaire mondiale sans concertation.
Perdre cette prérogative, même partiellement, serait une transformation géopolitique de premier ordre. C'est pourquoi Washington surveille de près les avancées du CIPS, les accords en yuans dans l'énergie et les discussions BRICS - et y répond par un mélange de pression diplomatique et de réformes partielles du système existant.
La guerre en Ukraine a paradoxalement renforcé cette dynamique. En excluant la Russie de SWIFT, les États-Unis ont démontré la puissance de cet outil - mais en ont aussi démontré la nature politique. Désormais, chaque gouvernement qui craint un conflit avec Washington a une raison supplémentaire de construire une alternative.
Questions fréquentes
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