Le Sahel central a changé de régime, de partenaires militaires et de cadre régional sans retrouver une sécurité durable. Au Mali, les prises de pouvoir de 2020 et 2021 ont précédé les coups d'État de 2022 au Burkina Faso et de 2023 au Niger. Les autorités issues de ces ruptures ont réduit ou supprimé la coopération militaire avec la France, resserré leurs liens entre elles et développé d'autres partenariats, notamment avec la Russie.

Cette bascule répondait à un constat réel : après des années d'opérations internationales, les insurrections s'étaient étendues, les civils restaient exposés et de nombreux territoires ne bénéficiaient que d'une présence publique intermittente. Mais le changement d'allié n'a pas effacé les mécanismes locaux de la crise. Les groupes armés exploitent les conflits fonciers, la faiblesse de la justice, les abus, le chômage, la contrebande et la demande de protection. Le problème sahélien n'est ni exclusivement militaire, ni réductible à l'absence de l'État : il tient à la manière inégale dont l'État protège, arbitre et administre.

Chapitre I · Une menace en recomposition

Le départ des forces occidentales n'explique pas à lui seul l'expansion

L'opération Barkhane et les missions internationales ont neutralisé des cadres jihadistes, soutenu des armées nationales et empêché certaines concentrations territoriales. Elles n'ont pas construit un ordre politique local capable de durer sans leur appui. La dépendance aux renseignements, au transport aérien et à la maintenance extérieure a limité le transfert de responsabilité. Dans le même temps, la présence étrangère est devenue un symbole de souveraineté contestée et un ressort de mobilisation pour les pouvoirs militaires.

Leur retrait a privé les armées sahéliennes de capacités spécialisées et modifié les rapports de force, mais il n'a pas créé l'insurrection. Celle-ci s'était déjà enracinée dans le centre du Mali, le nord et l'est du Burkina Faso, ainsi que les zones frontalières du Niger. Inversement, attribuer chaque recul sécuritaire au seul départ français empêcherait d'évaluer les choix opérationnels pris depuis : concentration des forces, recours à des auxiliaires, protection des axes et priorité donnée ou non aux civils.

Les évaluations des Nations unies décrivent une menace toujours mobile. Le Groupe de soutien à l'islam et aux musulmans, affilié à Al-Qaida, a consolidé son implantation et étendu sa pression vers l'ouest et le sud. L'État islamique au Sahel conserve pour sa part des bastions et des routes dans la zone des trois frontières. Le suivi des sanctions des Nations unies publié en 2026 relève les gains du JNIM ; il ne décrit pas pour autant une occupation uniforme de l'espace. Le contrôle varie entre présence permanente, capacité de taxation, liberté de circulation nocturne et raids ponctuels.

Chapitre II · Gouverner les périphéries

L'autorité publique se juge au village, pas seulement à la capitale

Dans de nombreuses zones rurales, la relation avec l'État passe moins par un service administratif stable que par un poste militaire, un contrôle routier, un agent forestier ou une procédure foncière. Lorsque ces interactions sont perçues comme arbitraires, coûteuses ou violentes, les groupes armés peuvent se présenter comme des protecteurs ou des arbitres. Leur justice est coercitive et leur fiscalité imposée, mais elles répondent parfois plus vite que les institutions officielles.

L'étude Journey to Extremism in Africa du PNUD, fondée sur plus de deux mille entretiens, montre que les moyens d'existence, le sentiment d'exclusion et l'expérience de l'action publique comptent dans les trajectoires de recrutement. Pour de nombreux répondants ayant décrit un événement déclencheur, l'arrestation ou la mort d'un proche et d'autres interventions de l'État jouaient un rôle déterminant. Cette enquête ne fournit pas une cause unique ; elle rappelle que la manière de combattre peut alimenter le conflit que l'on cherche à réduire.

La protection des civils est donc une variable stratégique. Des opérations indiscriminées peuvent offrir un répit tactique tout en détruisant les réseaux d'information dont l'armée a besoin. À l'inverse, une présence judiciaire, sanitaire et scolaire crédible permet de contester l'autorité quotidienne des insurgés. Restaurer l'État ne signifie pas seulement réinstaller un drapeau : il faut rendre ses décisions prévisibles, ses agents responsables et ses services accessibles.

Contrôle territorial : une notion à manier avec prudence

Les pourcentages attribuant une part fixe d'un pays à l'État ou aux groupes armés donnent une fausse précision. Dans le Sahel, une même localité peut accueillir l'administration le jour, subir une taxation insurgée sur les routes et dépendre d'arrangements communautaires pour la sécurité. L'analyse retient donc des degrés d'influence plutôt qu'une carte binaire.

Chapitre III · Les nouveaux partenariats

La souveraineté retrouvée se mesure à la capacité obtenue

Le Mali, le Burkina Faso et le Niger ont présenté la rupture avec Paris comme une reprise de contrôle politique. Le recours à des partenaires russes, sous des dispositifs qui ont évolué de Wagner vers une implication plus directe d'Africa Corps, répond à des besoins d'équipement, de formation et d'appui au combat. Il sert aussi un récit intérieur : celui d'une coopération supposée moins conditionnelle et plus respectueuse de la souveraineté.

La question pertinente n'est pas de remplacer une dépendance occidentale par une condamnation automatique de tout partenariat russe. Elle est de savoir quelles capacités sont effectivement transférées, à quel coût, sous quel contrôle juridique et avec quels résultats pour les populations. Un prestataire peut accroître la puissance de feu sans résoudre les lacunes de renseignement local, de justice militaire ou de logistique. L'opacité contractuelle rend en outre l'évaluation publique difficile.

La diversification diplomatique peut élargir la marge de manœuvre, mais aucun partenaire extérieur ne peut arbitrer durablement les conflits de propriété, réformer une administration locale ou recréer la confiance après des abus. Notre dossier sur les réseaux russes en Afrique centrale montre que l'assistance sécuritaire s'inscrit souvent dans un échange plus large mêlant accès politique, influence et intérêts économiques.

Chapitre IV · L'AES et la rupture régionale

Quitter la CEDEAO ne supprime pas l'interdépendance

L'Alliance des États du Sahel, devenue une confédération, offre au Mali, au Burkina Faso et au Niger un cadre de solidarité politique et de défense. Elle réduit le risque d'isolement individuel des régimes et transforme une convergence de circonstance en projet régional. La décision de sortir de la Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest est devenue effective le 29 janvier 2025, selon la CEDEAO.

Cette rupture institutionnelle n'efface ni les routes commerciales, ni les monnaies, ni les familles transfrontalières, ni la dépendance à des ports situés sur le golfe de Guinée. Le Mali, le Burkina Faso et le Niger restent enclavés. Le prix du transport, les règles douanières, l'accès à l'électricité et la circulation des personnes influencent directement leur stabilité. Une intégration politique de l'AES qui augmenterait les frictions économiques pourrait affaiblir les ressources nécessaires à la sécurité.

Les deux ensembles ont donc intérêt à préserver des arrangements pratiques même lorsqu'ils s'opposent politiquement. La lutte contre des réseaux mobiles exige l'échange d'informations et la coordination aux frontières. Une ligne de fracture rigide offrirait aux trafiquants et aux groupes armés des écarts réglementaires à exploiter. L'avenir de l'AES comme bloc régional se jouera autant dans les corridors, les procédures et les budgets communs que dans les déclarations de souveraineté.

Chapitre V · Ressources et climat

Le climat amplifie les tensions ; il ne fabrique pas mécaniquement la guerre

Présenter le Sahel comme un désert avançant uniformément vers le sud masque une réalité climatique plus instable. La région connaît des sécheresses, mais aussi des pluies extrêmes et des inondations destructrices. Le rapport de l'Organisation météorologique mondiale sur le climat africain documente cette succession de chocs et leurs effets sur l'alimentation, les déplacements et les infrastructures.

Ces événements deviennent des facteurs de conflit lorsque les institutions ne peuvent pas organiser l'accès à l'eau, indemniser les pertes, sécuriser les couloirs de transhumance ou arbitrer les droits d'usage. Une mauvaise récolte peut pousser à la migration sans produire de violence ; elle devient plus dangereuse si elle survient dans une zone armée, sans crédit ni justice. Le climat agit donc comme multiplicateur de vulnérabilités existantes.

Le pastoralisme illustre cette interaction. La mobilité des troupeaux est une adaptation rationnelle à la variabilité des ressources, pas un vestige appelé à disparaître. La Banque mondiale insiste sur son importance économique et écologique. Fermer des corridors ou assimiler des communautés mobiles à une menace peut aggraver les tensions. Il faut au contraire des accords locaux, des points d'eau partagés, des marchés sûrs et des mécanismes de médiation.

Chapitre VI · Une crise humaine et régionale

Le déplacement prolonge la guerre au-delà des zones de combat

En octobre 2025, le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés estimait à environ quatre millions le nombre de personnes déplacées de force dans le Sahel central et les pays voisins. Ce total regroupe des situations différentes et évolue constamment, mais son ordre de grandeur montre que la crise ne se limite pas aux lignes de front.

Les villes qui accueillent les déplacés doivent absorber une demande soudaine de logement, d'eau, d'école et de soins. Les familles perdent des terres, des documents, des réseaux commerciaux et parfois l'accès à l'aide lorsque les routes sont coupées. Si l'installation dure, le déplacement transforme les équilibres fonciers et politiques des zones d'accueil. La réponse humanitaire et la planification urbaine deviennent alors des politiques de sécurité.

La pression s'étend aussi vers les États côtiers. Les attaques et les réseaux logistiques ont progressé dans les zones septentrionales de plusieurs voisins du golfe de Guinée. La réponse ne peut consister à militariser une nouvelle frontière en négligeant les mêmes périphéries. Les perspectives recueillies par le Comité contre le terrorisme des Nations unies soulignent l'importance des acteurs civils et de la confiance locale.

Chapitre VII · Les trajectoires possibles

D'ici 2030, trois dynamiques peuvent se combiner

Une première trajectoire serait une consolidation militaire partielle. Les armées sécuriseraient les capitales, les principaux axes et certaines villes, sans rétablir une administration continue dans toutes les zones rurales. Les groupes armés conserveraient une capacité de nuisance et de taxation dans les interstices. Ce scénario réduirait certaines attaques spectaculaires tout en installant un conflit chronique.

Une deuxième dynamique serait l'élargissement régional : pression accrue vers l'ouest du Mali, le sud du Burkina Faso et les frontières côtières, perturbation des corridors et multiplication des déplacements. Elle ne signifierait pas un effondrement uniforme des États, mais une hausse du coût de protection et une concurrence plus forte pour les forces disponibles.

La troisième trajectoire associerait des accords locaux, une discipline opérationnelle plus stricte, le retour progressif de services et une coopération régionale pragmatique malgré la rupture politique. Elle exige moins une grande conférence qu'une accumulation de résultats vérifiables : marchés accessibles, justice rendue, écoles ouvertes, éleveurs capables de circuler, victimes indemnisées et forces sanctionnées en cas d'abus.

Ces trajectoires ne sont pas exclusives. Une armée peut reprendre un axe pendant qu'une autre région se fragilise ; l'AES peut approfondir sa coopération tout en négociant avec la CEDEAO ; une année pluvieuse peut améliorer les pâturages mais détruire des infrastructures. C'est pourquoi les scénarios ne reçoivent pas de probabilité artificielle. Leur utilité est d'identifier les décisions qui déplacent le risque.

La sortie de crise passe enfin par une articulation entre sécurité et politique. Sans protection, les services ne reviennent pas. Sans justice ni économie locale, les succès militaires s'épuisent. Et sans coopération transfrontalière, chaque pression déplacée réapparaît chez le voisin. Notre analyse sur le lien entre climat et sécurité au Sahel approfondit cette logique, tandis que le cas du Burkina Faso face à la guerre asymétrique en montre les contraintes opérationnelles.

Sources et méthode

L'article croise les rapports des Nations unies sur les groupes armés, les déplacements et les perceptions civiles, les travaux du PNUD sur les trajectoires de recrutement, les données institutionnelles de la CEDEAO, ainsi que les analyses climatiques de l'OMM et économiques de la Banque mondiale. Les chiffres de contrôle territorial non vérifiables et les citations sans source primaire ont été écartés. Les liens entre climat, gouvernance et violence sont présentés comme des interactions, jamais comme une causalité automatique.