Top Gun Maverick a généré 1,5 milliard de dollars en 2022 et un pic de recrutements dans la Navy américaine. Les films chinois de guerre sont financés directement par l'APL. Chaque grande puissance utilise le cinéma comme vecteur d'influence stratégique - avec une sophistication croissante.
Hollywood et le Pentagone : une alliance de 80 ans
Le partenariat entre Hollywood et l'armée américaine remonte aux années 1940. Le Pentagone dispose depuis 1948 d'un bureau de liaison avec l'industrie cinématographique, rebaptisé Entertainment Media Office, qui offre accès à des équipements militaires (avions de combat, porte-avions, chars) en échange d'une supervision du scénario. Le film doit présenter une image "favorable" des forces armées américaines.
Cette coopération concerne des centaines de films et séries. Transformers, Iron Man, Top Gun - tous ont bénéficié d'un accès matériel militaire conditionnel à des modifications scénaristiques. L'accord est mutuellement avantageux : Hollywood réduit ses coûts de production considérablement, le Pentagone fait sa publicité auprès de centaines de millions de spectateurs sans débourser un dollar de budget communication.
Cette coopération est documentée dans des productions aussi différentes que Top Gun: Maverick, Iron Man, la série Transformers ou Black Hawk Down. L’aide peut prendre la forme d’un accès à des bases, à des aéronefs, à des navires, à du personnel ou à une expertise technique. En contrepartie, l’institution militaire examine la manière dont ses forces, leurs procédures et leurs équipements sont représentés. Un film refusé n’est pas interdit : il doit simplement renoncer au soutien matériel du département de la Défense, ce qui peut modifier fortement son coût et son réalisme visuel.
La Chine : cinéma d'État et soft power offensif
La Chine a développé depuis 2015 une industrie cinématographique militaire d'une puissance sans précédent. Le film "Wolf Warrior 2" (2017) a battu tous les records du box-office chinois avec 870 millions de dollars, présentant un super-soldat chinois sauvant des Africains des mercenaires occidentaux. "The Battle at Lake Changjin" (2021) sur la guerre de Corée a réuni 902 millions de dollars - troisième film le plus rentable de l'histoire du cinéma.
Ces productions ne sont pas seulement commerciales. Elles sont des projets d'État : scénarios validés par les autorités militaires, financement partiel par les studios de l'APL, diffusion obligatoire dans les cinémas publics. Le message est constant : la Chine est forte, ses soldats sont héroïques, ses ennemis (presque toujours occidentaux) sont lâches ou corrompus.
La Russie : du cinéma d'État au deepfake géopolitique
La Russie a longtemps excellé dans le cinéma de guerre patriotique, héritage soviétique. Les films sur la Seconde Guerre mondiale restent un genre florissant - "Stalingrad" (2013), "T-34" (2019) - qui entretient le mythe fondateur de la "Grande Guerre Patriotique" et légitime le rôle de la Russie comme puissance militaire héroïque.
Mais l'innovation russe depuis 2022 se situe davantage dans la guerre de l'image numérique. Les deepfakes, les vidéos manipulées, les fausses capitulations ukrainiennes diffusées sur les réseaux sociaux constituent une forme de "cinéma de guerre" décentralisé, produit à grande échelle et consommé en temps réel. La frontière entre propagande cinématographique traditionnelle et guerre de l'information s'est dissoute.
Cette évolution ne fait pas disparaître le cinéma de guerre : elle lui ajoute un second circuit. Une séquence de quelques secondes, coupée de son origine puis amplifiée par une plateforme, peut circuler davantage qu’un long métrage. Son effet est cependant différent. Le film construit un univers narratif durable ; la vidéo courte agit surtout sur l’émotion immédiate, l’incertitude et la vitesse avec laquelle une version des faits s’impose.
Les films de guerre comme recruteurs
Les films militaires peuvent accroître la visibilité d’une armée, améliorer son image et faciliter le travail de ses recruteurs, mais les pourcentages souvent associés au premier Top Gun ne reposent pas sur une série publique permettant d’isoler l’effet du film. Recrutement, conjoncture économique, campagnes publicitaires, conditions de service et événements internationaux évoluent simultanément. Le lien le plus solide concerne donc l’attention et l’attractivité symbolique, non une conversion automatique du spectateur en candidat.
En Chine, les productions patriotiques s’insèrent dans une politique plus large d’éducation à la défense nationale. Elles peuvent renforcer des dispositions déjà présentes chez une partie du public, mais leur réception n’est jamais uniforme. Une forte recette au box-office peut exprimer l’efficacité de la distribution, le goût du spectacle ou la rareté des alternatives autant qu’une adhésion politique complète.
Hollywood face au dilemme chinois
La relation d'Hollywood avec le marché chinois a profondément transformé le contenu des films américains depuis les années 2010. Plusieurs studios, désireux d'accéder aux 1,4 milliard de consommateurs potentiels chinois, ont accepté des modifications scénaristiques pour obtenir les visas de distribution du régulateur chinois (NRTA). Des méchants russes remplacent des méchants chinois. Des références à Taïwan disparaissent. Des acteurs et des scènes sont ajoutés spécifiquement pour la version chinoise.
PEN America a documenté ce phénomène dans son rapport "Made in Hollywood, Censored by Beijing" (2020). La tension entre rentabilité commerciale et intégrité narrative crée un cinéma américain partiellement autocensuré pour complaire à Pékin - un paradoxe remarquable pour l'industrie qui se présente comme le fer de lance de la liberté d'expression mondiale.
Mesurer l’influence sans confondre audience et adhésion
Une analyse géopolitique du cinéma doit distinguer quatre niveaux. Le premier est l’accès à la production : financement, matériel, autorisations et contrôle réglementaire. Le deuxième est la distribution, car une œuvre invisible n’exerce aucune influence, même si elle bénéficie d’un important soutien public. Le troisième est la réception, qui peut aller de l’adhésion au détournement ironique. Le dernier est l’effet politique durable, beaucoup plus difficile à attribuer à une œuvre particulière.
Cette distinction empêche de qualifier toute coopération institutionnelle de propagande au sens strict. Un ministère peut rechercher une représentation favorable, un studio un réalisme peu coûteux et un réalisateur une crédibilité visuelle, sans partager exactement le même objectif. La propagande apparaît lorsque les conditions de production, la sélection des récits et la répétition des symboles réduisent durablement l’espace des interprétations disponibles. Elle fonctionne alors moins comme un ordre donné au public que comme une architecture de ce qu’il devient habituel d’imaginer.
Plateformes et fragmentation des récits
Les plateformes mondiales ont compliqué ce rapport de force. Elles permettent à des productions sud-coréennes, indiennes, ukrainiennes ou nigérianes de franchir des frontières autrefois contrôlées par les distributeurs occidentaux. En même temps, leurs systèmes de recommandation privilégient les contenus capables de retenir rapidement l’attention. Les États peuvent exploiter cette logique par des comptes coordonnés, des extraits émotionnels ou des influenceurs, mais ils ne contrôlent ni toutes les reprises ni les contre-récits.
Le pouvoir culturel contemporain est donc distribué entre gouvernements, armées, studios, plateformes et publics. Une grande puissance peut financer un récit sans garantir sa crédibilité à l’étranger ; un acteur plus faible peut obtenir une portée mondiale grâce à une image devenue virale. La compétition ne porte plus seulement sur le film produit, mais sur sa circulation, sa traduction, sa recommandation et sa réutilisation dans des contextes politiques différents.
Le temps long des mythes militaires
Le cinéma exerce enfin une influence cumulative. Une œuvre isolée change rarement une doctrine ou une opinion publique, mais des décennies de récits peuvent stabiliser des figures : soldat technicien et moralement sûr de lui aux États-Unis, armée libératrice dans le récit chinois, victoire sacrificielle de 1945 dans la mémoire russe. Ces archétypes simplifient la guerre, rendent certaines pertes visibles et en effacent d’autres. Ils préparent un langage commun dans lequel les décisions ultérieures seront interprétées.
Ce temps long explique pourquoi les contre-récits comptent autant que les productions officielles. Films antiguerre, documentaires, œuvres de vétérans et créations issues des sociétés touchées peuvent fissurer une représentation dominante sans l’annuler. La puissance culturelle ne réside donc pas dans une manipulation totale du public, mais dans la capacité à imposer les images auxquelles les autres récits devront répondre.
Sources et méthode
Cette analyse s’appuie notamment sur la présentation du bureau des médias de divertissement du département américain de la Défense pour la nature de son soutien, et sur le rapport Made in Hollywood, Censored by Beijing de PEN America pour les mécanismes d’autocensure liés au marché chinois. Les effets sur les attitudes sont présentés comme des relations possibles et non comme des causalités chiffrées lorsqu’aucun protocole public ne permet de les isoler.
Conclusion analytique
Le cinéma de guerre est devenu un instrument de puissance à part entière dans la panoplie des grandes puissances du XXIe siècle. Ce n'est pas une nouveauté absolue - Leni Riefenstahl travaillait déjà pour Hitler en 1934, et Eisenstein pour Staline. Mais l'échelle, la sophistication et la dimension transnationale de cette propagande culturelle n'ont jamais été aussi développées. Ce qui a changé, c'est la conscience du spectateur : nous savons que nous sommes manipulés. La question est de savoir si cette conscience suffit à nous immuniser - et l'évidence suggère que non.