Dire que les BRICS veulent « remplacer le dollar » mélange plusieurs fonctions monétaires. Une banque centrale choisit une devise pour ses réserves ; un exportateur pour facturer ; une banque pour financer et régler une opération ; un investisseur pour placer son épargne. Une monnaie peut reculer dans l'une de ces fonctions et rester dominante dans les autres. C'est pourquoi la dédollarisation doit être mesurée comme un processus fragmenté, non comme un basculement unique.

Le groupe a une motivation politique réelle : diminuer sa vulnérabilité aux sanctions, réduire certains coûts de conversion et donner plus de poids aux économies émergentes. Mais les BRICS ne sont ni une union monétaire, ni une alliance dotée d'un Trésor commun. Leur capacité à contourner ponctuellement le dollar est bien supérieure à leur capacité à construire une monnaie de réserve universelle.

Réserves, commerce et paiements : trois réalités différentes

Les données COFER du Fonds monétaire international montrent une diversification graduelle des réserves déclarées, mais le dollar en conserve la première place. Cette fonction de réserve dépend de la disponibilité d'actifs sûrs, liquides et immédiatement négociables. Elle ne découle pas mécaniquement du poids d'un pays dans le commerce mondial.

La facturation commerciale obéit à une autre logique. Deux pays peuvent régler davantage d'échanges dans leurs monnaies nationales pour limiter l'exposition au dollar. Cela ne signifie pas que leurs banques, leurs entreprises ou leurs fonds souverains abandonnent les actifs libellés en dollars. Le règlement bilatéral modifie la tuyauterie d'une transaction ; il ne crée pas à lui seul une nouvelle monnaie mondiale.

Enfin, les systèmes de paiement transportent des instructions entre banques, alors qu'une monnaie fournit l'unité de compte et l'actif de règlement. Confondre une alternative technique à un réseau de messagerie avec une alternative au dollar conduit à surestimer la portée des projets annoncés.

Ce que les BRICS ont réellement décidé

La déclaration de Rio adoptée par les dirigeants en 2025 soutient l'usage des monnaies locales et poursuit les travaux sur des paiements transfrontaliers plus efficaces. C'est une position officielle du groupe. Le texte ne crée cependant ni banque centrale commune, ni taux de change partagé, ni monnaie BRICS opérationnelle.

Cette prudence est rationnelle. Une monnaie commune impose de décider qui émet l'actif, qui garantit sa valeur, comment sont partagés les risques et quelle politique s'applique lorsque les économies divergent. Même des États politiquement proches peuvent refuser qu'une institution supranationale limite leur souveraineté monétaire. Les initiatives actuelles visent donc plus souvent l'interconnexion de systèmes existants que leur remplacement par une architecture unique.

Pourquoi le dollar résiste

La puissance du dollar repose sur un ensemble : profondeur du marché des titres du Trésor américain, convertibilité, liquidité, droit financier, usage commercial accumulé et accès à un large système bancaire. Chaque utilisateur a intérêt à employer la devise que ses partenaires, fournisseurs et créanciers utilisent déjà. Cet effet de réseau rend une monnaie dominante difficile à déplacer, même lorsque la politique du pays émetteur est contestée.

L'enquête triennale 2025 de la Banque des règlements internationaux confirme cette inertie : le dollar figurait d'un côté de 89 % des transactions de change recensées. Les parts additionnées atteignent 200 %, car chaque opération associe deux devises. Ce chiffre ne signifie donc pas que 89 % du commerce mondial est facturé en dollars ; il mesure la présence du dollar sur le marché des changes.

Le dollar bénéficie aussi de l'absence d'un substitut offrant simultanément sécurité, échelle et ouverture. L'euro dispose de marchés profonds mais d'une architecture budgétaire fragmentée. L'or peut diversifier une réserve, pas régler efficacement le commerce quotidien. Les monnaies numériques de banque centrale peuvent accélérer un paiement sans résoudre la question de la confiance dans l'actif sous-jacent.

Le yuan est l'alternative la plus crédible — et la plus contrainte

La Chine possède la taille commerciale, les institutions de paiement et la capacité diplomatique nécessaires pour étendre l'usage du renminbi. Les investissements des Nouvelles routes de la soie, les lignes de swap entre banques centrales et la facturation de certaines matières premières créent un espace de circulation plus large pour la devise chinoise.

Mais une monnaie de réserve doit pouvoir entrer et sortir librement, y compris lorsque ces mouvements déplaisent au gouvernement émetteur. Les contrôles de capitaux chinois et le rôle politique de l'État dans le système financier limitent cette propriété. Pékin poursuit ainsi deux objectifs qui peuvent entrer en tension : internationaliser le yuan tout en conservant un contrôle étroit sur les flux financiers et le taux de change.

Pour plusieurs partenaires, accepter davantage de yuan peut réduire le risque de sanctions américaines mais accroître une dépendance asymétrique envers la Chine. La dédollarisation n'est donc pas nécessairement une émancipation : elle peut déplacer le centre de dépendance.

Les intérêts des BRICS ne sont pas alignés

La Russie, soumise à des sanctions financières étendues, a une incitation urgente à contourner les circuits occidentaux. La Chine cherche à renforcer sa monnaie et ses infrastructures. L'Inde privilégie l'autonomie et se méfie d'un ordre monétaire dominé par Pékin. Le Brésil souhaite davantage de pluralisme sans abandonner l'accès aux marchés en dollars. Les exportateurs d'énergie veulent diversifier leurs partenaires tout en conservant une monnaie liquide pour investir leurs recettes.

Ces stratégies se rejoignent lorsqu'il s'agit d'offrir plus d'options ; elles divergent dès qu'il faut choisir la devise et le garant du système. L'expansion du groupe augmente son poids démographique et énergétique, mais aussi son hétérogénéité. Le rapprochement géopolitique entre Moscou, Pékin et Téhéran, analysé dans notre dossier sur l'axe sino-russo-iranien, ne doit pas être projeté sur tous les membres.

Les sanctions accélèrent l'expérimentation, pas nécessairement le remplacement

L'utilisation de sanctions et le gel d'avoirs officiels ont convaincu plusieurs gouvernements qu'une concentration excessive en dollars comporte un risque politique. Ils développent des accords en monnaies locales, augmentent parfois leur détention d'or et testent des circuits de règlement alternatifs. Cette réaction constitue un fait observable ; son ampleur et sa durabilité varient selon les pays.

Un article académique publié dans le Journal of International Economic Law décrit ainsi la construction progressive d'infrastructures alternatives sans conclure à un démantèlement imminent de l'ordre monétaire existant. L'Atlantic Council Dollar Dominance Monitor arrive à une lecture voisine : la recherche d'options est réelle, mais la position du dollar demeure solide à court et moyen terme. Ces analyses indépendantes ne prédisent pas l'absence de changement ; elles rappellent que l'infrastructure et la confiance évoluent plus lentement que les déclarations politiques.

Le scénario le plus probable : un système plus fragmenté

Les BRICS peuvent réduire l'usage du dollar dans des couloirs commerciaux précis, notamment lorsque l'un des partenaires est sanctionné ou lorsque la Chine est le principal débouché. Ils peuvent aussi améliorer leurs mécanismes de paiement et accroître la diversité des réserves. Ces résultats seraient géopolitiquement importants sans constituer un remplacement global.

Le scénario le plus cohérent avec les données actuelles est celui d'une multipolarité aux marges : davantage de yuan en Asie, plus de règlements bilatéraux, de l'or dans certaines réserves et des infrastructures parallèles capables de fonctionner en cas de sanction. Le dollar resterait au centre du financement et du change, mais dans un système moins exclusif et plus coûteux à gouverner.

La véritable question n'est donc pas de savoir quand une hypothétique monnaie BRICS détrônera le dollar. Elle est de déterminer quelles fonctions monétaires peuvent être régionalisées sans monnaie commune, et à quel prix. Sur ce terrain, la dédollarisation est déjà un processus ; le remplacement du dollar reste une ambition sans architecture crédible.

Le pouvoir monétaire reste un pouvoir de bilan

Une devise internationale repose finalement sur la volonté d'acteurs étrangers de détenir des créances libellées dans cette monnaie. Le pays émetteur accepte en retour que ses marchés absorbent des capitaux, que sa politique monétaire affecte le reste du monde et que ses déséquilibres fournissent des actifs liquides. Les BRICS peuvent développer des règlements sans reproduire immédiatement cette fonction de bilan.

La Nouvelle Banque de développement illustre la différence entre institution alternative et monnaie dominante. Elle peut financer des projets et émettre dans plusieurs devises, ce qui élargit les options. Son échelle, la profondeur de son marché et l'absence d'un actif commun sûr restent cependant sans comparaison avec l'écosystème du dollar. L'institutionnalisation progresse plus vite que la substitution monétaire.

Méthode : distinguer déclaration, infrastructure et usage

La déclaration des BRICS établit le programme politique du groupe. Le FMI mesure la composition déclarée des réserves; la BRI observe le marché des changes; les travaux académiques et le Dollar Dominance Monitor analysent les infrastructures et leurs limites. Ces sources n'emploient pas le même dénominateur. Leur croisement empêche de présenter une hausse des paiements bilatéraux comme une chute équivalente du rôle mondial du dollar.