L'Alliance des États du Sahel n'est plus une simple déclaration de solidarité entre régimes militaires. La charte du Liptako-Gourma, signée le 16 septembre 2023 par le Mali, le Burkina Faso et le Niger, a posé une assistance mutuelle face à une agression. Le sommet de Niamey du 6 juillet 2024 a ensuite institué une confédération. Enfin, le retrait des trois pays de la CEDEAO est devenu effectif le 29 janvier 2025, comme l'a acté l'organisation régionale. Ces trois dates établissent une rupture institutionnelle réelle ; elles ne prouvent pas encore que l'AES dispose des moyens d'un bloc intégré.

Trois registres structurent l'analyse. Le fait établi est l'existence d'une confédération et la sortie des trois États de la CEDEAO. La position officielle présente l'AES comme un projet de souveraineté, de défense collective et de développement. La question encore ouverte porte sur l'écart entre cette ambition et les institutions, les financements et les résultats effectivement observables.

Chapitre I · De la rupture au projet

Ce que l'AES a effectivement construit

La déclaration de Niamey, publiée par un média burkinabè dans sa version intégrale, fixe un périmètre très large : défense, diplomatie, développement et coordination des politiques publiques. La présentation institutionnelle de l'Autorité du Liptako-Gourma rappelle que cette coopération s'inscrit aussi dans une histoire régionale antérieure aux coups d'État. L'AES ne part donc pas de zéro, mais elle transforme des mécanismes de coopération en projet politique.

Le changement le plus visible est diplomatique. Bamako, Ouagadougou et Niamey coordonnent davantage leurs positions et ont substitué au vocabulaire de la transition celui de la souveraineté. Cette convergence sert aussi un besoin de protection mutuelle : les trois pouvoirs sont issus de prises de pouvoir militaires, subissent des pressions extérieures comparables et contestent les cadres de sécurité associés à la France. Cela n'annule pas le projet confédéral, mais explique pourquoi sa dimension politique a progressé plus vite que son administration commune.

Une confédération durable suppose pourtant davantage qu'une convergence des exécutifs. Elle implique une répartition des compétences, des procédures de décision, un financement commun et un règlement des désaccords. Ces mécanismes deviennent décisifs lorsque les intérêts nationaux divergent sur une frontière, un contrat minier ou une dépense militaire. L'unité actuelle repose largement sur une menace et un récit partagés; sa profondeur apparaîtra lorsque le bloc arbitrera un coût entre ses membres.

Chapitre II · Sécurité

Une force commune ne suffit pas à reprendre le terrain

La promesse centrale est opérationnelle : partager le renseignement, coordonner les frontières et engager des unités des trois armées. L'Institut d'études de sécurité décrit un projet de force unifiée de 6 000 hommes, tout en soulignant les obstacles déjà rencontrés par les dispositifs régionaux précédents : financement, commandement, mobilité et complémentarité avec les armées nationales. Le chiffre annoncé mesure un format, pas une efficacité.

Les données de violence imposent cette prudence. Selon ACLED, plus de 10 000 décès liés aux violences politiques ont été enregistrés en 2025 dans les trois pays, tandis que les groupes armés ont accru la pression sur les axes économiques et les villes. Ces données ne permettent pas, à elles seules, d'attribuer tous les échecs à l'AES : celle-ci opère dans un conflit ancien, transfrontalier et mobile. Elles empêchent toutefois de confondre multiplication des opérations et amélioration durable de la sécurité.

La coopération avec la Russie apporte des équipements, des instructeurs et un soutien politique, mais elle crée aussi une nouvelle dépendance. Les résultats apparaissent dans la liberté de circulation sur les routes, la continuité des services publics, le retour durable des populations et l'évolution vérifiable de la violence contre les civils. Le dossier plus large sur la crise au Sahel montre pourquoi la seule réponse militaire ne traite ni la gouvernance locale ni les économies de guerre.

La géographie des groupes armés complique l'action commune. Les combattants se déplacent entre zones rurales, espaces frontaliers et pays côtiers; ils taxent les routes, attaquent les représentants de l'État et exploitent les tensions locales. Une opération peut reprendre temporairement une localité sans sécuriser ses approvisionnements ni restaurer la justice et l'administration. La force commune ne devient stratégique que si ses gains militaires produisent une présence publique soutenable.

Chapitre III · Économie

La souveraineté économique reste contrainte par la géographie

Or malien et burkinabè, uranium nigérien, élevage et potentiel solaire donnent au bloc des ressources négociables. Mais une ressource extraite ne devient ni une chaîne de valeur locale ni une recette publique stable par simple décision politique. Le contrôle des contrats, la fiscalité, les infrastructures de transformation et la transparence déterminent la part réellement captée. C'est particulièrement visible dans le dossier de l'uranium au Niger.

Les trois pays sont enclavés. Leurs importations, leurs exportations et une part essentielle de l'aide humanitaire dépendent de corridors traversant des États côtiers membres de la CEDEAO. Le retrait a donc séparé l'appartenance politique de l'interdépendance matérielle. La CEDEAO a maintenu, à titre transitoire, la reconnaissance des documents et la circulation de certains échanges après le 29 janvier 2025 afin d'éviter une rupture brutale.

Autre nuance souvent oubliée : Mali, Burkina Faso et Niger restent listés parmi les huit membres de l'UEMOA. Ils partagent donc encore le franc CFA et un cadre monétaire commun avec cinq pays extérieurs à l'AES. Une monnaie confédérale est un scénario politique ; elle n'est pas un fait acquis. La viabilité d'une telle option dépendrait de réserves, d'une banque centrale crédible, de règles budgétaires et de la confiance des agents économiques.

Les corridors donnent aux voisins côtiers un levier que les discours de rupture ne suppriment pas. Ports, assurances, transit routier et formalités douanières déterminent le prix des biens importés et la compétitivité des exportations sahéliennes. L'AES peut diversifier les itinéraires et négocier collectivement, mais son enclavement rend une séparation économique complète extrêmement coûteuse. La souveraineté recherchée passe donc paradoxalement par de nouveaux arrangements d'interdépendance.

Chapitre IV · Relations régionales

Rupture avec la CEDEAO, négociation avec ses voisins

La séparation juridique n'a pas clos la négociation. En mars 2026, la CEDEAO a nommé Lansana Kouyaté négociateur en chef pour les discussions avec les pays de l'AES. Ce geste ne signifie pas un retour programmé des trois États ; il reconnaît que les questions de commerce, de mobilité, de sécurité et de statut des ressortissants exigent un arrangement durable.

La diversification diplomatique est, elle aussi, plus large qu'un simple remplacement de Paris par Moscou. Turquie, Chine, pays du Golfe et partenaires africains peuvent offrir financements, équipements ou débouchés. Mais leur présence ne garantit ni transfert de technologie ni conditions favorables. La marge de manœuvre réelle se mesure à la capacité de mettre les partenaires en concurrence, pas au nombre de drapeaux reçus dans les capitales.

Cette diversification crée un marché diplomatique, non une autonomie garantie. Les partenaires extérieurs poursuivent leurs propres intérêts miniers, sécuritaires, commerciaux ou symboliques. Le pouvoir de négociation de l'AES augmente lorsque ses membres présentent un cadre commun et des informations contractuelles comparables; il se réduit lorsqu'ils négocient séparément sous la pression d'une urgence budgétaire ou militaire.

Chapitre V · Légitimité

La souveraineté extérieure ne résout pas la question intérieure

Le discours de rupture bénéficie d'un soutien visible auprès de populations lassées de l'insécurité et des tutelles perçues. Cette légitimité politique ne se confond pas avec un mandat institutionnel illimité. La durée des transitions, la liberté de la presse, le traitement des oppositions et la responsabilité des forces de sécurité déterminent aussi la relation entre État et citoyens.

Une confédération peut renforcer le pouvoir de négociation extérieur tout en centralisant davantage la décision intérieure. À l'inverse, des services améliorés et une sécurité plus prévisible peuvent consolider son assise au-delà du moment souverainiste. La légitimité est donc double : capacité à résister aux pressions étrangères et capacité à rendre publiquement compte de l'exercice du pouvoir.

Chapitre VI · Verdict provisoire

Quatre tests pour savoir si l'AES devient un bloc durable

Sur le plan sécuritaire, une coordination existe, mais sa portée se mesure à la protection des civils et des axes. Sur le plan institutionnel, la confédération est proclamée alors que son budget, son droit commun et ses mécanismes d'arbitrage restent à éprouver. Sur le plan économique, les ressources sont réelles, mais l'enclavement et l'appartenance maintenue à l'UEMOA limitent l'autonomie immédiate. Sur le plan politique, le soutien souverainiste est visible tandis que la production de services et les mécanismes de responsabilité publique restent des tests de durée.

Le verdict de 2026 est donc intermédiaire. L'AES n'est pas une façade : elle a modifié les alliances, les institutions et le rapport de force régional. Elle n'est pas encore un bloc consolidé : la violence reste élevée, l'intégration économique est embryonnaire et les mécanismes communs demeurent moins développés que le discours politique. Sa réussite se jouera moins dans les proclamations que dans la capacité à convertir la souveraineté revendiquée en sécurité quotidienne, en administrations communes et en gains économiques mesurables.

Méthode · Sources

Distinguer projet officiel et capacité observée

La charte du Liptako-Gourma et la déclaration de Niamey établissent les objectifs officiels. Les textes de la CEDEAO et de l'UEMOA déterminent le cadre régional encore applicable. L'Institut d'études de sécurité et ACLED apportent des analyses et données indépendantes sur la violence, avec leurs propres définitions et limites. Leur croisement empêche de traiter une institution proclamée comme une capacité déjà consolidée.