Crise au Sahel : territoires, pouvoir et limites du tout-militaire
La crise sahélienne n'est pas seulement une progression de groupes armés sur une carte. Elle est aussi une crise de présence de l'État, d'arbitrage des conflits locaux et de confiance politique. Les changements de régime et de partenaires militaires ont modifié la diplomatie de la région, sans encore résoudre cette équation territoriale.
- La violence ne résulte pas d'une cause unique : insurrections jihadistes, conflits locaux, abus de forces régulières et économie de guerre se renforcent mutuellement.
- Changer de partenaire militaire peut redistribuer les dépendances, mais ne remplace ni la justice locale ni les services publics.
- Le test décisif n'est pas le nombre d'opérations annoncées : c'est la capacité à protéger durablement les habitants après leur passage.
Une crise de territoires gouvernés de façon inégale
Parler d'un « vide » sahélien est trompeur. Les espaces ruraux sont organisés par des chefferies, des communes, des marchés, des réseaux religieux et des règles d'accès à la terre ou aux pâturages. Le problème apparaît lorsque l'État n'est présent que par intermittence, principalement sous une forme coercitive, et qu'il ne parvient plus à arbitrer les litiges. Les groupes armés peuvent alors taxer les échanges, imposer leur justice ou négocier des arrangements locaux. Ils ne remplacent pas nécessairement l'État ; ils rendent son autorité contestable.
La géographie de la violence se déplace. ACLED identifie le Tillabéri nigérien comme la zone la plus meurtrière du Sahel central en 2025, avec plus de 1 200 morts liés au conflit. Une autre analyse d'ACLED observe en 2026 une pression accrue vers les espaces frontaliers du Bénin et du Nigeria. Ces données décrivent des événements recensés, pas une maîtrise territoriale permanente ; elles invitent surtout à regarder les corridors, les frontières et les capacités locales d'alerte.
JNIM, État islamique et acteurs locaux : ne pas confondre les logiques
Deux ensembles jihadistes structurent une grande partie de l'insurrection : le Groupe de soutien à l'islam et aux musulmans (JNIM), lié à Al-Qaida, et l'État islamique au Sahel. Ils peuvent combattre les mêmes États sans poursuivre la même stratégie. Le JNIM combine attaques, pression sur les axes, implantation relationnelle et négociations locales ; l'État islamique recourt plus volontiers à une coercition intensive dans certaines zones. À leurs côtés opèrent des groupes séparatistes, des milices communautaires et des forces d'autodéfense. Réduire cet ensemble à une seule « armée terroriste » conduit à appliquer le même remède à des conflits différents.
Les relations entre violence jihadiste, trafics et économie rurale doivent également être démontrées cas par cas. La contrebande précède souvent les insurrections et tous les commerçants informels ne sont pas des combattants. En revanche, le contrôle d'un axe, d'un marché ou d'une zone d'orpaillage offre des ressources, du renseignement et un moyen de pression sur les communautés. La question stratégique devient donc : qui garantit la circulation et selon quelles règles ?
Les coups d'État ont changé la légitimité, pas encore le rapport de forces
Au Mali, au Burkina Faso et au Niger, les autorités militaires ont présenté la souveraineté retrouvée et l'efficacité sécuritaire comme les deux faces d'un même projet. Cette promesse répondait à une colère réelle contre les gouvernements civils, la France et les résultats limités d'une décennie d'interventions. Mais la légitimité acquise par rupture diplomatique n'est pas une capacité administrative : tenir une capitale, contrôler un récit national et administrer des communes exposées sont trois fonctions différentes.
Les restrictions politiques compliquent en outre l'évaluation indépendante de la guerre. Human Rights Watch documente en 2026 des restrictions visant opposants, journalistes et société civile dans plusieurs États dirigés par des militaires, tout en signalant des abus imputés aux groupes jihadistes et aux forces de sécurité. Cette source est celle d'une ONG et doit être confrontée aux enquêtes judiciaires et aux témoignages locaux ; elle montre néanmoins pourquoi la protection des civils ne peut être mesurée par les seuls communiqués militaires.
De Barkhane à l'Africa Corps : une recomposition, pas une autonomie automatique
Le départ de Barkhane du Mali puis le retrait de la MINUSMA ont fermé un cycle. Les gouvernements de l'Alliance des États du Sahel ont renforcé leurs liens avec Moscou, tandis que d'autres acteurs — Turquie, Chine, pays du Golfe — proposent équipements, investissements ou coopération. Les autorités concernées présentent ces partenariats comme une diversification souveraine. Cette position officielle ne prouve ni l'efficacité opérationnelle ni l'absence de nouvelles dépendances en matière de maintenance, de renseignement ou de financement.
La bonne comparaison n'oppose donc pas mécaniquement un partenaire occidental défaillant à un partenaire russe efficace. Elle porte sur les fonctions réellement fournies : renseignement, mobilité aérienne, formation, discipline des forces, continuité logistique et contrôle politique. Notre analyse de l'influence russe et de Wagner en Afrique montre que l'offre sécuritaire peut consolider un régime sans produire, à elle seule, un ordre territorial durable.
Le coût humain est aussi une variable stratégique
À la fin de 2025, le déplacement forcé lié aux crises du Burkina Faso, du Mali et du Niger dépassait 3,9 millions de personnes selon le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés. Le HCR projette, pour son périmètre « Sahel Plus », jusqu'à 5,6 millions de personnes déplacées de force ou apatrides à la fin de 2026 ; il s'agit d'une prévision humanitaire, non d'un bilan acquis.
Ces déplacements ne sont pas une conséquence secondaire. Ils modifient les marchés, l'accès aux terres et la pression sur les villes d'accueil ; ils réduisent aussi les renseignements dont disposent les autorités lorsque les villages se vident. Dans le périmètre plus large suivi par l'ONU — qui inclut notamment le Tchad, l'extrême-nord camerounais et une partie du Nigeria — OCHA a recensé plus de 5 800 incidents de sécurité et près de 16 000 morts en 2025. Cette géographie élargie ne doit pas être confondue avec les trois seuls pays de l'AES.
Les fonctions qui déterminent le contrôle territorial
Dans les zones disputées, la protection ne se réduit pas à l'arrivée d'une colonne militaire. Elle se mesure à la permanence d'une présence, à la praticabilité des axes et à la sécurité des marchés après l'opération. L'arbitrage constitue une fonction différente : litiges fonciers, accès aux pâturages et conflits communautaires peuvent fournir aux groupes armés des relais ou des recrues lorsqu'aucune institution reconnue ne les traite.
Les services civils et l'économie légale complètent ce contrôle. L'école, la santé, l'état civil et la justice donnent une matérialité à l'autorité publique ; leur absence laisse davantage d'espace aux normes imposées par les groupes armés. De même, la taxation clandestine prospère lorsque circuler légalement coûte plus cher ou expose davantage que négocier avec les détenteurs locaux de la force. Ces fonctions sont complémentaires : une négociation sans protection expose ses participants, une opération sans justice recrée des griefs et un projet économique qui ignore le rapport de forces peut être capté. La dégradation militaire au Sahel renvoie ainsi directement à l'administration concrète des territoires.
Trois trajectoires possibles, sans fausse précision
Endiguement territorial
Les États reprennent durablement certains corridors, articulent forces régulières et services civils, et rétablissent des mécanismes de règlement local. L'indicateur utile serait la réouverture stable des écoles et marchés, davantage que le nombre ponctuel de combattants annoncés comme neutralisés.
Stabilisation autoritaire des centres
Les régimes consolident les capitales et les grands axes mais la périphérie reste négociée ou disputée. La violence peut alors devenir moins visible sans reculer structurellement, tandis que l'espace civique se contracte.
Extension vers les États côtiers
La pression se déplace vers le nord du Bénin, du Togo ou du Nigeria. ACLED observe déjà cette logique d'expansion et de concurrence dans les zones frontalières. Elle n'annonce pas un effondrement automatique des États côtiers, dont les capacités diffèrent, mais transforme leur coopération avec le Sahel en enjeu central.
Lecture d'ensemble. Le retour à l'ancien dispositif international et le simple remplacement d'un partenaire extérieur ne répondent pas, à eux seuls, au problème territorial. La souveraineté effective se lit dans la continuité locale de l'État. Lorsque protection, arbitrage et services restent dissociés, les succès tactiques se convertissent rarement en stabilisation politique durable.